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12 septembre 2026

Anselm Kieffer, vers l'antique qui vient

 

Le 9 mai , jour d’Hiroshima sentimental à Milan pour moi, j’ai vu seul sa série des alchimistes, des femmes alchimistes au Palazzo Reale. Mystérieuses et rendues à leur puissance..

Marie de Bachimont, 17eme siècle, inquiétante concoctrice de potions  
Sabine Stuart de Chevalier, Discours philosophique, 18eme 

Les dernières propositions d’Anselm Kieffer sont monumentales : elles nous regardent. Nous voilà en sujétion devant elles. 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

  

 

 

 Le 11 septembre, date Hiroshima des new-yorkais j’ai vu, de nouveau dévastement seul, sa série des Nymphées dans l'accueillante immense galerie Thaddaeus Ropac de Pantin. Des peintures monumentales qui nous surplombent et nous accueillent telles les autels d’une mystique ancienne à venir.

Jardin , noyer des Hespérides

 

  

La matérialité de sa peinture faite de croûtes et de stries violentes, de couches sédimentées, décrit notre monde, la manière dont il nous parvient au travers du temps. Notamment pour les nymphäum, les séjours des nymphes. C’est plutôt témoignage d’horreur et Kieffer n’oublie jamais qu’il a gadouillé enfant dans la boue des cratères de bombes. Et qu'il a appris ensuite comment la barbarie était née dans ce qui se pensait l’une des plus hautes cultures d’Europe. Donc une peinture hantée mais dont le chaos primordial s’organise pourtant souvent en perspectives et compositions. 

Ces deux expositions sont puissantes dans leur production (le mec propose une quinzaine de ces toiles en une année. Des équipes d’assistants arrivent chaque petit matin mais Kieffer l'ancien, le soir la nuit revient, retravaille son motif, de toiles en toiles , dans la série. Elles sont peintes comme il écrirait les feuillets d’une révélation sous une dictée divinatoire). Au cœur , la plupart du temps en surplomb, là-haut dans la toile, un visage de femme apparaît. Pas très bien dessiné , pas ressemblant , recollé, mais expressif. Pas un portrait mais une évocation. Un nom , des yeux. Ça nous regarde. Ou parfois ça se laisse regarder alors que le personnage s’adonne à un baiser, une union. Dans notre monde d’ici hanté par les cycles de violence, par le génie de la destruction, par la prolifération qui s’annonce des techniques d’absolue dénaturation, Kieffer ouvre les portes de nouvelles et antiques spiritualités. On y accède par les femmes, alchimistes ou nymphes, nimbées d’or comme Klimt l’avait pressenti aux temps d’avant la catastrophe. La plupart des si beaux modèles ou mécènes bourgeois de Klimt ont fini dans des camps d’extermination et Kieffer (et Kerstin) prennent le relais de ce tissage d’or qui malgré tout maintient sa brillance de recours. J'aimerais me réveiller chaque matin sous une de ces alchimistes (Mary -K ?- de Bachimont)  ou devant l'autel des nymphes des Hespérides.. 

Pourquoi les femmes , alchimistes de savoir ou nymphes de l’entrevoir ? 

Parce que dans la spiritualité qui vient, il s’agit de ressentir comment le monde est habité par le temps, par la puissance créative de la vie. Le bruissement des feuilles, le ruissellement d’une pluie d’or, la recomposition des molécules, tout ça nous dit que le monde est d'abord habité par le temps et que certaines cérémonies ou méditations savantes nous y connectent. Dans cette germination de la création qui tient, les hommes sont l’élan vital, le coup de reins qui lance la roue mais corporellement le travail du temps , l’arrêt du cycle lunaire, la lente apparition puis recomposition des organes, toute cette alchimie se déroule (pour encore quelques années ) chez une femme, jusqu’à l’incroyable déchirure de la mise au monde. Et cette initiation confère donc un savoir qui peut se laisser entrevoir dans une forêt perdue, dans un fond de grotte (la Crouzade narbonnaise de ma mythologie personnelle) ou même depuis Central Park.

Kieffer est le passeur démiurge candide de cette religion, de cette antique magie qui se maintient encore dans la tonitruance de l’instant.

Nymphäum, Galerie Thaddaeus Ropac, avenue Général Leclercq, Pantin, (métro Eglise de Pantin) jusqu'au 25 Octobre 

15 juin 2026

Thanatos et Eros à Vienne le 13 juin - Lidell Gaypride

 Il arrive parfois que le monde (l'univers ?) déploie ses signes à qui le nécessite. Ce 13 juin, après une sorte de salutation méditative dans les marais de la rivière Muhl, martins pêcheurs, héron, bergeronnettes, faucons  et toute cette sorte de délicats corbacs immémoriaux , je suis rentré en ville à Vienne pour quelques moments plus contemporains. 

Thanatos

Angelica Liddell honore le destin de Mishima, poète romancier qui clôtura sa vie incandescente par le seppuku du suicide rituel des samouraïs. Éventration du centre de l’énergie, le Hara puis décapitation. 

La martialité chère à Mishima est ici, chez Liddell, déployée en profération poétique. Danseurs Nô puissamment traditionnels et déjantés comme savent l’être les maîtres nippons. Un casting préalable recherchait des figurants actifs mais il fallait avoir "moins de 30 ans" et "disposer de compétences d'infirmier". Pour l'une des deux raisons je n'ai pas tenté le recrutement.

 

Angelica sage observante du cérémoniel Nô - ça va pas durer

Très rapidement tout le monde est nu et on peut se rhabiller et passer aux choses sérieuses : l’inanité du vivre , le destin fatal et la tenue de la vie jusque dans l’ultime. Sang et sexe conjurés dans l’enceinte du rite poétique. Endossement de la sortie du vivre de chaque disparu (Liddell, nue, sexe couvert de la main, porte successivement le vêtement d'un disparu, tunique qui lui est cérémoniellement apporté par une déambulation Nô).

On croit qu’on a tout vu, tout compris du mouvement de fond lorsque Angelica se lance dans une bouleversante supplication de la fin. (« Je demande la fin ») Longue litanie puissante qui arrache des applaudissements au public. « Me parece que no me escuchais ! » (j’ai l’impression que vous ne m’écoutez pas) dira-t- elle un peu plus tard.

On s’attend à une vision suicidaire finale mais c’est plutôt l’incantation des corps et le salut de la jeunesse (beaux garçons évidemment) qui éclairent les derniers tableaux de cette consécration de Thanatos. N’oublie pas que tu es un « être pour la mort ». C'est bouleversant, c'est nécessaire. (On peut aussi se l’éviter).

Éros

Ce même jour à Vienne , les rues étaient saturées de couleurs et de basses boum boum. C'était jour de fierté. Gay Pride. Des créatures , des couples, des groupes, des baisers , des étreintes et des rires. Une belle et bonne ambiance. Tout va mal mais nos corps exultent. Une Bacchanale qui rallie paisiblement (en musique) homos et hétéros, beaux et moches, filles et garçons, adolescents et vieillards dans la plénitude d’exister par le véhicule d’un corps bon à éprouver.

Merci pour ce 13 juin métaphysique.

5 décembre 2025

Théâtre de l’Odeon : du bidon au très bon

Ce que peut le théâtre : deux extrêmes au Théâtre de l’Odéon, redîmé par Pasolini.

La luz de un lago  , posture d'imposture

Face public une sorte de performance prétentieuse..

Bidon arrogant innocent dictatorial mal digéré révolutionnaire de joujou..

Confondant l’amour et le sexe, le vacarme et l’émotion. Assis tranquilles sur leur technophobie technophile. Comme une longue masturbation devant une télé mal réglée. Une tarte à la crème d’étudiants de deuxième année (tartes de merde argileuse jetée sur l'écran à la fin comme s'ils conchiaient le théâtre bourgeois, en faisant bien attention cependant à tout laisser propre) . Inanité en trois langues surtitrées.
Lunettes noires dans le noir, même Julio Iglesias ne le fait plus.
Trop cher (puisqu'on se trouve cantonné sur la scène jusqu'au lever de rideau final qui découvre la belle salle toute vide mais ont il faut payer la jauge je suppose) . Plutôt que de le revoir encore comme je le prévoyais j’ai revendu ma place à bas prix en prévenant les acheteurs de cette spectaculaire inanité prétentieuse. Comme c’étaient des jeunes je leur ai fait l’hypothèse d’une incompréhension générationnelle et leur ai souhaité un beau spectacle. 
Un théâtre de posture. Une imposture donc.

 

Pétrole, Pasolini, Creuzevault, géniale création collective avec la troupe 


Une semaine plus tard c’est la première de Pétrole , la pièce montée par l’équipe de Creuzevault à partir du torrent Pasolinien  de Pétrole. Un texte inachevé, dans son aboutissement et sa structure mais d’une cohérence messianique sur la jouissance de la domination capitaliste, la corruption des âmes au travers du corps crucifié du poète. Immontable , presque illisible dans sa suite de notes et de bref essais ou saynètes. Et pourtant guidés par Creuzevault ils en tirent un maelström parfaitement contemporain même si les références sont du XXeme siècle. Ça se termine. C’est plutôt génial. Des moments formidables. Un propos vertigineux. Pasolini incante, à la croisée du sexe et du politique tragique bouffon. Une séquence d’anthologie lorsqu’une vidéo nous offre le monologue d’une force obscure (un Dieu omniscient) sur la sainteté, prenant le masque du Diable dans l’Algeco pétrolier jeté sur scène, avec son voyou ironique (un ange ?) en arrière plan. Aussi une séquence de pure transe où l’intello ou le cadre lucide s’offre et se pâme d’être enfin possédé par le prolétariat des terrains vagues, par le vrai peuple viriloïde qui peut négligemment et bien sûr contre argent, enfiler le cadre corrompu, le poète perdu.

 Le théâtre est parfois le lieu de la vérité. 

 

La luz de un lago, 
Pétrole, création collective mise en scène par Sylvain Creuzevault ,
jusqu'au 21 décembre, au Théâtre de l'Odéon, quelques rares places encore, 

4 novembre 2025

Le film Bugonia, une actualité de la rhétorique

 
 

Qui suis-je ? Où vais-je ?

Toujours ces films uniques de Yorgos Lanthimos. 
Deux branquignols enlèvent et séquestrent la Présidente d'une grande compagnie industrielle, la soupçonnant d'être une extra-terrestre.
Outre le télescopage des discours tels qu'ils apparaissent dans leur extrême délire aux Etats Unis (par quelle prouesse des cinéastes démiurges parviennent-ils encore à arracher des millions de dollars à des studios pour dénoncer, documenter la faillite civilisationnelle en cours là-bas, Bugonia ce jour, One battle after an other l'autre jour ?), deux remarques sur ce beau film de rhétorique (quand tous les combats sont épuisés, il ne reste plus que la parole comme arme ou relation).
Il n'est en effet question dans cet enlèvement ni de sexe, ni d'argent mais de dialectique rhétorique. Comment convaincre l'autre, par quels compromis, acquiescements, reconnaissances avec comme risque de décrochage le déchainement de violence.  

Le gamin sur son petit vélo a grandi

Le promoteur de l'enlèvement, persuadé que le personnage d'Emma Stone est un alien issu d'Andromède roule à fond sur son petit vélo, entre bicoque déglinguée et entrepôt de colisage. Ces courses plus ou moins longues ou déchainées me paraissent issues tout droit du petit vélo du gamin qui dans l' E.T. De Spielberg, échappait aux poursuivants avec son petit VTT. Il a continué à pédaler et le voici arrivé tout droit, vieilli, complotiste, déglingué dans une Amérique bien plus désenchantée.

 Ces patrons déments venus d'ailleurs

L'autre remarque c'est ce personnage de  Présidente de Company. Elle est parfaite d'arrogance, de beauté, de jeunesse inaltérable, de contrôle et Lanthimos prend au mot ces dirigeants dingos des Gafa qui rêvent de nouveaux mondes et de nouvelle humanité. Ce sont bien littéralement des extra-terrestres.

Casanova s'expose à Venise - Fondation Cini

 L'anniversaire d'une évasion

Donc ce 31 octobre dans la nuit, nous étions devant cette porte par laquelle Casanova, le lettré très vénitien s'est enfui de la prison des Plombs, cette prison bien nommée qui surplombe le Palais des Doges. Dans la nuit du 31 octobre au 1er Novembre 1756.

Au petit matin le fugitif Casanova traverse cette place, essayant de ne pas trop courir, jusqu'à la première gondole

Toute une nuit à finir de desceller les pierres de sa cellule, grimper acrobatiquement sur les toits de zinc avec son nécessaire et encombrant compagnon de cellule le prêtre Balbi, descendre avec des draps noués, récupérer une échelle, errer dans les vestibules labyrinthiques du Palais et en sortir au petit matin, opportunément revêtu de l'habit à jabot de dentelle avec lequel il avait été enfermé quinze mois auparavant sans connaître ni le motif ni la date d'un jugement à venir. Invectiver le gardien de la grande porte du palais en prétendant y avoir été enfermé par erreur toute la nuit. Courir jusqu'à la rive la plus proche, sauter dans une gondole et s'y effondrer en larmes devant le gondolier « comme un enfant qu'on dépose à l'école »
S'ensuivent des années (18 ans avant de remettre un pied à Venise)  de vagabondage libertin libéral  sur le Théâtre européen de sa vie, dont il est l'acteur, le metteur en scène, l'auteur et même le public.
Traversant l'époque, ses tumultes aristocratiques, ses philosophies, ses jeux et ses séductions, côtoyant franches canailles, prostituées, honnêtes marchands, seigneurs de guerre, princes de haut lignage, armé de sa seule parole, sa conversation. Un homme d'esprit qui rêve qu'on l'écoute. Sa fuite de la Prison sera l'une de ses seules publications fameuses publiées de son vivant, avec quelques considérations philosophiques et libelles. Ce récit d'évasion lui ouvrira de nombreuses portes et dans toutes les assemblées il se plaira à en raconter l'exploit et ce que cela exprime du pouvoir du fameux Conseil des 10   sur la société vénitienne.
Plus de deux siècles plus tard, cet aventurier du XVIII eme siècle ne dispose toujours pas, à Venise ou ailleurs, d'une rue, d'une place ou même d'une impasse qui porterait son nom alors que c'est par ses écrits, son « Histoire de ma vie »  que le XVIII eme siècle vénitien et européen se donne à voir. 
Ses cérémonies, ses fêtes, ses aventures libertines et politiques, la manière dont on gagne l'argent, comment on le dépense, les chemins de la ruine, de la gloire, des armes et du sexe, tout s'y entrelace dans la belle langue française du XVIIIeme.
Subsistent de cette époque, des architectures, des rues, des canaux, des tableaux que l'on se plait à reconnaître dans cette Histoire de ma vie, rédigée non pas en captivité comme l'autre fameux vénitien Marco Polo mais reclus comme bibliothéquaire du chateau de Dux en Bohème chez un vague cousin Waldheim du prince de Ligne, ami protecteur de Giacomo.    
Sept ans au soir de sa vie à reprendre le fil de sa vie, avec ses désastres, ses hauts faits, ses rencontres et se surprendre « à en jouir une seconde fois en les écrivant ».
 

Deux expositions pour l'évoquer, sur le mode de Stefan Zweig  racontant "le monde d'avant"

Deux expositions discrètes (aucune information ou publicité sur les canaux officiels de la communication vénitienne, juste quelques affiches au coin de certaines  rues) honorent cette mémoire ces jours-ci à Venise.


Les deux sous l'égide de la Fondation Cini. La première, Casanova et l'Europe, est très attentive à illustrer ce mouvement incessant à travers l'Europe, malheureusement en un italien rapide non sous-titré (alors que le récit a été écrit en français !), en animant grace à l'IA les documents d'époque. On y voit grimacer le visage de Voltaire, voguer les navires, s'animer les  places v


     

énitiennes et les avenues de Saint Petersbourg. Surtout c'est mis en scène par le décorateur du Théâtre de la Fenice  qui s'est attaché à scénographier ce labyrinthe des passions et aventures en respectant amicalement le destin du bad boy vénitien.
L'autre est plus convenue, Casanova et Venise, se contente de rassembler quelques œuvres, souvent  vues ailleurs et qui témoignent non pas de Casanova mais du Venise que connaissait Casanova à l'époque. Rajoutons y quelque joli portrait de Watteau peint par Rosalba Carriera, peintre vénitienne voyageuse de même époque et l'expo est vite vue. 
Si Sollers était encore vénitien, il organiserait la grande exposition Casanova qui manque encore à Venise.

 

Casanova e Venezia, Galerie du palazzo Cini, Dordosuro, Venezia
Casanova e l'Europa, opera in piu atti
Fondation Cini
Isola de San Giorgo Maggiore
Jusqu'au 2 mars 2026 

 



13 octobre 2025

Un simple accident.. Quand il ne reste que l'essentiel

Quand on t’a tout pris , qu’on t’a ratiboisé, enfermé, ramené au degré zéro de l’exister, il ne reste que tes souvenirs et tes croyances les plus réelles. Le film de Jafar Panahi est un formidable drame moral qui parcourt la tragédie, le dérisoire et l’ironie de la vie. 

 

.. et tout se complique

Un type salopard est repéré par hasard et violenté par d’anciens prisonniers iraniens qui ne l'ont pas oublié. La vengeance s’impose mais le doute s’insinue sur cette identité. Panahi rassemble quelques infortunés, assemblés par hasard mais qui font peuple, celui qui demande des comptes à la barbarie d’un régime. Pour chacun d'entre eux, tout s'arrête immédiatement dans leur vie car il s agit de juger un homme, probablement leur salopard. 

Cinématographiquement c’est construit avec la logique implacable d’un Hitchcock mais avec la présence populaire de toute la société Iranienne , à la manière d’un Iosselani ou d'un Kiariostami. La vie s’insinue par tous les côtés , le hors champ, le vacarme des rues et des rencontres de la rue. 

Révolution culturelle ou révolution islamique, ou capitaliste, pour qui a un cœur intelligent, la vie toujours continue. Le prodigieux c’est que ce film cherche et trouve la vérité. Elle est sa seule arme, sa seule croyance et que Pahanj s’en fait l’évangéliste , sans fard ni métaphores. Une expérience de philosophie morale qui débouche sur un constat d’humanité politique. 

Et le réalisateur, après avoir dit toute sa vérité , tirée du puits de l enfermement et des voix de ses compagnons de captivité, est retourné en Iran. 

Saint Navalny, protégez le ..

24 avril 2025

Bennett Miller, ses fascinantes hallucinations encyclopédiques

 

Le nouveau monde dont nous sommes déportés

L’IA submerge ce que nous savions du monde. Elle nous rend étrangers au monde qui s’annonce, fait de duplications vertigineuses , de faux semblants, de rumeurs et d’amoncellements des savoirs connus et inconnus. Nous ne sommes pas nés pour ce monde, nous étions nés pour l’électricité, le téléphone et l’information planétaire et nous voilà co-existants avec des avatars d’avatars qui dupliquent le monde en chatoiements réverbérants.
Mais "pourquoi pas ?" puisque c’est là, produit par nos intelligences, jusqu’à ce que l’artificiel se duplique lui-même.
J’imaginais la rupture anthropologique par la génétique et la mise au monde artificielle et voilà qu’elle nous vient par cette duplicité nouvelle et séduisante.

 

Artistes rêveurs

Heureusement, avant la guerre, avant la pub, avant l'organisation efficiente du monde , quelques artistes rêvent avec l’Ia.

Laurent Briard est l'un de ceux-ci, présenté dans une chronique précédente et voici que Benett Miller , tout droit sorti du cinéma (Capote, Foxcatcher,..) nous propose ses images issues de ses conversations avec Dell-e (prononcer Dali). Lui écrit et Dali propose ses hallucinations et tourments.

C’est noir et c’est blanc et ça charrie l’histoire de la photographie puisque c’est issu des encyclopédiques datas  d’images.

Des sœurs de Sarah Bernhard peintes par Nadar s’y perdent dans des volutes de cigarillos. Tirages argentiques aussi matériellement authentiques ou véridiques, que les tendances photographiques du victorialisme anglais.

 
J'ai tout vu, tout connu -Paris, gloire et déchéance mêlées- et il m'en reste le plaisir d'un cigarillo ?


Volutes de l'étrangeté 

Souvent l’étrangeté provient d’une allure d’anciens enfants (morts depuis longtemps), c’est à dire d’êtres porteurs d’avenir au passé, saisis ou plutôt surpris dans l’immédiateté d’un accident : un coup de vent, la frayeur d’un monstre de foire, la chute d’un plongeon , etc. La puissance énigmatique du rêve, indescriptible, surgi par l’incident d’une mémoire, telle une association psychanalytique ramenée par la parole ou par l’image nocturne. 

Une enfant, immigrée, promesse d'actrice américaine, chevelure balayée par une brise soudaine ?

 

L’exposition est belle, avec son élégant portier humain de chez Gagosian. Tirages argentiques magnifiquement authentiques dans leur matérialité indéniable. Pas de titre (tous des "untitled" numérotés, c'est pourquoi je m'autorise quelques légendes (?)), pas de signature (ni humain, ni IA, ni fonds catalogué) pas de poinçon, à peine quelques prix confortables sur un catalogue réservé. Dans la foulée, une charmante conversation avec Benett Miller dans l'amphithéâtre d'honneur des Beaux-Arts. Pas homme de théories mais très honnête, humble et orgueilleux irréductible artisan d'images. 

Exposition : galerie Gagosian, rue de Ponthieu, Paris 8


12 février 2025

Les photos inphotographiables

 

Que faire de ces photos ? 

Très récemment j'ai subrepticement pris  de très laides photos . Il s'agissait de reproduire d’ignobles photos, celles d’un album qui documentait l’entreprise d’extermination des juifs hongrois et qui a été retrouvé par une survivante à la libération du camp en 45 avant d'être confié dans les années 80 à des institutions de sauvegarde..

A lors qu’en 1944, la guerre s’annonce perdue, les nazis envahissent la Hongrie et se pressent de faire disparaître l’une des plus grandes communautés juives d’Europe.

Le paradoxe est que c’est à la fois une entreprise secrète, dissimulée dans le mensonge total et en même temps une œuvre "historique" dont il faut documenter la perfection. Donc les visites de dignitaires y sont fréquentes, régulières, pas du tout excentrées et laissées à l’administration de quelques lointains commandants. Himmler visite Auschwitz en 43 et Adolf Eichman, entouré de ses plus zélés officiers s’attelle au printemps 44 à l’amélioration décisive du processus. Travaux de voirie, de rampe ferroviaire, de chambres à gaz. Sélection arbitraire rationnelle entre ceux dédiés à l’esclavage et ceux dédiés à l'immédiate géhenne du four. Au dessus de la porte d'entrée est rappelé le mensonge "Arbeit mit frei". En fait de "liberté par le travail", il s'agit de l’anéantissement par le travail forcé. Celui qui alimente les entreprises contractuelles du Reich , celles retenues par appel d’offre.

Cette perfection est cachée aux opinions publiques chez qui un reste d’humanisme pourrait palpiter à ces cruautés incontestables. Mais elle doit être conservée, documentée pour ceux qui savent et pour l’histoire.

Des photographes documenteront donc l’arrivée des trains, l’exotisme des types non-aryens, l’épouillage hygiénique, la nudité avilissante, le pyjama rayé pour tous les tondus et le jugement dernier entre ceux qui partent dans les flammes et ceux qui alimentent l’effort de guerre. 

A la descente du convoi , photos mises en scène
 
Après la prise de vue, ceux-là, très typés sont immédiatement envoyés vers la chambre à gaz. Photos de documentation d'organisation efficiente. Secret et propagande

Ces photographes sont aimables , bons collègues, pourvoyeurs de cigares et portraitisent la famille du commandant en son jardin charmant avec vue de famille au soleil.

Également y passe en civil Hoffman le patron d’Eva Braun, le photographe qui n’était proche qu’en tant qu’ami d’Hitler et prétendra après guerre tout ignorer des réalités abjectes du Reich. Subtil distinguo de ces nazis des débuts, premiers inscrits,derniers avertis. 

Auschwitz en 43. En civil sur les marches, le photographe d'Hitler : Hofmann -  Photo de complaisance

 

L’excellente exposition du Mémorial de la Shoah présente très précisément le dispositif de mise en scène , le choix des perspectives , les demandes de pose et de regards demandés à ces gens qui dès leur descente du train sont pris dans un dispositif d'anéantissement inimaginable dans sa parfaite logique.


Les neuf dixièmes de cette population disparaîtra en quelques mois.

Restent ces photos, retrouvées par quelques survivants et parvenues jusqu’à nous qui n’en étions pas les destinataires. Encore une fois, c’est le destin des secrets que d’apparaître.

Du coup, un vrai trouble à photographier ces saloperies d’images , je ne les restitue que pour les commenter ici et je ferai disparaître ces photos de mon téléphone


29 septembre 2024

Kill me, "le théatre de la vérité"

 

Il y a des moments dans une vie d’artiste ou de penseur où tout converge : une musique , un accident, une image, une détresse ou un chaos d’évènements qui nous occurrent, prennent sens dans une perspective parfaitement juste et ordonnée. 
Marina Otero est parvenue à ce moment "satorique" , qu'elle déploie dans "Kill me", sa plus récente création théatrale. Prise il y a trois ans dans une impasse existentielle dangereuse elle médite alors sur son passé, son enfance et sa passion amoureuse, ses recherches esthétiques et ce qui s'exprime de destinal politique dans une intimité, la sienne, vécue à l'os.

 
A la fin de la catharsis, l'autel-coeur souillé adoré consacré

Afin de mettre en scène cet inachevé des reconfigurations elle recrute à l'issue d'un casting de trajectoires réelles,  des danseuses et un danseur, exposées comme Marina Otero elle-même à l'étiquetage du DSM des troubles psychiques, diagnostiquées Borderline ou schizophréniques, en tout cas "mundia dysphoriques" à la manière de Paul B. Preciado. De longues conversations biographiques, un lent cotoiement collectif et l'invocation du risque dansé par la figure de Nijinsky foudroyé-crucifié par la folie. C'aurait pu être Nietzche mais Nijinsky dansait et Otero tient à ce que ça se voit au travers d'un corps qui maintient sa danse. Le vertige de chaque vie est ici exposé en lucidité et délicatesse dans une catharsis déchirante et drôle. Rien à cacher, tout est mis en scène et tous les protagonistes seront interchangeablement frontalement nus, à l'exception du Nijinsky d'accident, émouvant déchirant de justesse et d'incarnation.. Coudières et surtout genouillères puisque vivre passe par la chute dansée.

L’énigme du trouble mental

D'une part nous savons aujourd'hui que nous savons très peu du trouble mental, la plupart des psychiatres encore moins que les patients. D'où cela procède, vers où cela va, quel nom proposer à cette constante reconfiguration psychique des souffrants. Quelques médicaments font de l'effet et "contiennent" (lithium, celui de nos portables qui nous relient les uns aux autres, la morphine qui nous accable, les neuroleptiques qui nous maintiennent, etc)
D'autre part, cette extrême sensibilité qui convoque le monde dans l'intime se manifeste au travers du corps. Plaque sensible, paratonnerre, ce désordre psychique ouvre sur un possible théâtre de vérité. Au-delà d'un simple atelier thérapeutique, le travail sur le matériau biographique circulant dans le groupe, sur ce qui apparait des corps individuels sous l'appareil uniforme d'une nudité et d'une même perruque rousse, tout cela raconte ce qui menace et exulte dans une vie.


Les politiques, les destins, les figures héroïques (Marilyln, Nijinsky, Lady Di) , la pop et le baroque se manifestent dans les corps nus et les chorégraphies qui jouent des portés, des élévations ramenés sans cesse à la chute et des chutes qui s’effacent dans le relevé.
 
"Pire que la mort, il y aurait mourir dans la vie". 
Certaines œuvres, précisément parce qu'elles s'inspirent du désastre, aident à vivre.
 
Kill me, une oeuvre-performance donnée au Théâtre du Rond-Point, avec standing ovation finale
 


City of Darkness, une humble baston

 

Evidemment il s’agit de corrida, de combats contre la force brute, chorégraphiés et musicalisés. Pas de danseuses mais des malfrats parfois savoureusement efféminés.Il vaut mieux aimer la corrida pour entrer dans cette architecture fantasmée.

Toi qui entre ici, apprête toi à travailler

 

Au milieu du Hong Kong des années 80 déjà prodigieux de postmodernité : rues sur 3 niveaux, atterrissages en coeur de ville, activités grouillantes night and day.
Un réfugié boat-people, combattant honnête se fait arnaquer par un gang et se réfugie dans la citadelle de Kowloon , excroissance anarcho - favelesque, grosse verrue dans la modernité galopante.
La meilleure réplique postmoderne du film : le mafieux tend un papier photocopié à l’honnête travailleur en prétendant que ce sont les papiers pour lesquels il a payé d'avance :
« Tu voulais des faux papiers , eh bien tu en as »
Commencement de la corrida qui mène le pauvre taureau jusque dans la citadelle.
 Arrivé là, nouvelles bastons acrobatiques mais avec 3 thématiques passionnantes. Ce qu’il faut de combat et d’adrénaline pour nous faire passer trois leçons :
  1. Les anciens tiennent. Patrons respectés des jeunes modernes , dope et karaoke à tous les étages. Mais leur temps passe et la passation de pouvoir se pose managérialement : savoir éviter la guerre inutile, dominer ses émotions, s’en tenir à des principes éthiques. « C’est toi le patron , tu dois être indifférent aux émotions ». Aussi la question de la vengeance : la mémoire que conditionne la vengeance est vitale mais destructrice de futur. À quel moment le Passé doit-il rester passé ? Il faut un certain âge pour cette méditation et c’est le débat entre les trois vieux bandits.
  2. Le capitalisme (chinois ?) comme néant. Ce qui menace le plus fondamentalement cet ordre ancien est le capitalisme, le profit insensé au service de l’ego le plus enfantin. Le méchant aux super pouvoirs a le rire idiot et les fringues pseudo Versace d’un bandit de Brian de Palma. Ivre de sa puissance, piétinant les faibles, ne connaissant que le darwinisme le plus bestial. Il est le vulgaire moderne tandis que les vieux boss persistent dans la tradition.
  3. Tout travail est respectable et fonde la ruche de la communauté. Cette tradition ne leur est pas personnelle, ils la partagent avec une communauté, arbitrent les différents, écoutent les humbles et négocient avec les puissants. Le film consacre de nombreux moments incompréhensibles pour un non chinois à la culture la plus populaire, faite de recettes de street food, de bonbons pliés par des enfants. Chacun exerce un métier ou une activité dans cette ruche anarcho-solidaire. Toute activité y est digne , de la prostituée (positive tuée) au vendeur ambulant ou au barbier, jusqu’au mah-jong métaphysique des destins incertains. Chacun travaille et c’est la digne morale de la communauté. Aucune honte à être pauvre ou marginal ou bandit mais opprobre muette vers le prédateur glouton. 

    City of darkness, 2024, un film de Soi Cheang

27 août 2024

Irène Nemirovsky, la lucidité en insouciance, l'écriture de la vie

Des années pour me rapprocher de ce livre mais une impression d’autant plus bouleversante en ces jours de commémoration de la Libération de Paris.
Voici un livre écrit par dessus l’époque , lucidement posthume et qui explore , restitue tous les possibles de l’effondrement causé par la défaite française de 40.
Débâcle de toutes les classes sociales jetées sur les routes , mêlées de soldats en déroute, d’automobiles en panne , de réquisitions brutales. Ce n’est pas seulement une débâcle, c’est la fin d’un monde , telle que Zweig a pu la décrire avant son suicide ou que Céline l’a raconté au sortir de l’anéantissement de 14 dans son "Guerre".

Un livre de destins

Mais il s’agit ici d’une femme, d’une juive errante (de Kiev à Saint Petersbourg, Vienne, Paris, Nice, Issy-l'Eveque, etc) qui ressent , s’approprie toutes les identités de l’époque. Aristocrates maintenant leur rang, domestiques conservant leur morgue de proximité, petits bourgeois à la bourse fragile, écrivains s’enfuyant avec leurs manuscrits et découvrant épouvantés que leur vie est peut être sauve mais que ces temps nécessitent un renouvellement de leur écriture.
Des paysans qui tentent de tenir leurs récoltes , des femmes sans nouvelles de leurs maris prisonniers.
Sur le mode des nouvelles de Tchekhov la guerre nous est présentée au travers des intimités individuelles. 

Car Irène a beaucoup ri, dansé, parlé 7 langues avant d'être anéantie



Un chat d’appartement bourgeois qui découvre la volupté des jardins d’été.
Un jeune patriote qui découvre la patrie de la chair. Des orphelins saisissant la chance de la Débâcle pour assouvir leurs instincts vengeurs.
Chacun raconté dans sa vérité singulière au plus près du quotidien.
Puis , avec l’armistice, arrive l’armée d’occupation, qui occupe effectivement les conversations, les calculs de réquisition et les maisons.
C’est écrit en 41-42, depuis un village occupé et ce qui est entrevu, présenté comme jamais , en prémonition des mythologies d’après guerre , c’est par exemple  l’indicible érotisme diffus de l’occupation. Les hommes ont perdu la guerre, sont prisonniers , silencieux, et l’armée qui occupe le village est une cohorte de corps jeunes, chantants , victorieux.

Les allemands on ne les aime pas mais Hans , Peter ou Klaus (prémonition de la  Barbara de Gottingen) avec qui nous partageons le vin , à qui nous vendons à prix d’or nos marchandises s’ils ne les réquisitionnent pas, qui nous ont montré les photos de leur fiancée, de leur famille, sont ils si lointains ?
D’abord les serveuses qui savent ne pas être trop farouches mais bientôt les jeunes filles désœuvrées et même quelques femmes romantiques ou bovaryennes.
Nemirovski vit tout cela , sous identités d’emprunts , juive ukrainienne ayant perdu le riche monde de la grande bourgeoisie d’avant guerre , écrivain célèbre et traduite dans de nombreuses langues, finalement convertie au catholicisme , conversion qui ne protègera aucun membre de cette famille du furieux zèle de quelques gendarmes français.
Toutes les classes et identités , paysannes, allemandes, sont racontées tandis que le point aveugle, l’œil cyclonique , reste le destin juif. Probablement pour des raisons de sauvegarde désespérée mais peut-être également parce ce que ça lui nécessiterait un autre effort monumental de compréhension.
 

Le destin du livre

Dans ses lettres à son éditeur elle dit écrire beaucoup et qu’elle a conscience d’écrire une œuvre posthume. Elle organise la préservation de ses deux petites filles qui traverseront la guerre, de cave en cave, d’écoles en couvents, au gré des humanités et des intérêts , en traînant avec elle une valise de correspondances et d’écrits dont un manuscrit qui leur semblait une sorte de journal intime trop douloureux à lire après le jamais retour de leurs deux parents des camps d’extermination. 

Ne perdant pas une minute ses projets, on peut imaginer que dans le train qui la menait de Pithiviers à Auschwitz elle s'écartait du voyage en méditant sur les développements de son oeuvre. Se disant probablement qu'à l'arrivée avec un peu de papier et un stylo elle terminerait les 1000 pages de son roman prémonitoire. Hélas ce furent l'infirmerie des agonisants puis l'assassinat anonyme. Une vie massacrée.
Pour les petites filles, des semaines à passer chaque jour au Lutetia, siège ancien de la Gestapo , en espérant y retrouver l’un de leurs parents.
Des décennies plus tard, à la manière décalée mais formidablement contemporaine du « Guerre » de Céline nous parvient cette œuvre exactement lisible aujourd’hui. Irrecevable à l’issue de la guerre car trop ambiguë avec les allemands, trop silencieuse des persécutions dans les années 70-80, avec son apparent retrait du judaïsme  mais aujourd’hui bouleversante et édifiante sur ce que la guerre touche intimement. Érotisme et héroïsme , comptes minables et destins de saccage.

Irene Némirovsky, Suite française, Denoël, avec une préface de Myriam Amissimov

 


26 août 2024

Une architecture de l'expérience, Peter Zumthor - Bruder Klaus Kapelle - Vers le spirituel par les entrailles

Ce qu'il faut de violence pour s'arracher de la Terre quotidienne

C’est une campagne ancienne , de champs en pentes douces. Un moine , frère Klaus, Nicolas de Fluë, y a vécu en ermite , nourri par les paysans. Le miracle de chaque jour, une écuelle remplie. Théologue et politique après son parcours séculier (5 filles, 5 garçons, prospérité) puis mystique. Considéré depuis comme le saint patron des agriculteurs chrétiens. 

Saint Nicolas de Flue, méditation vers le Haut lointain

 

Au XX eme siècle un prospère paysan d’ici, Herman- Josef Sheidweiler, qui s’en souvient encore propose à Peter Zumthor de dresser, en gratitude, une chapelle votive sur sa parcelle. Durant plusieurs années, Zumthor ne répond rien puis en 2001, il acquiesce. Visite, méditation. Un accord local à la mémoire, au génie du lieu, à ce qui ne se résoud pas à se contenter de la terre. 

Donc en 2005, on ramasse de cette terre argileuse , qu’on mélange au ciment local et qu’on coule, par bandes de 50 centimètres durant 24 jours sur 112 troncs d’épicéa qui seront ensuite brûlés par lente combustion. Le « on » ce sont les paysans qui, médiévalement, donnent leur temps de travail. Depuis 2007 se dresse donc sur l’éminence d’une parcelle une espèce de monolithe beige, couleur de labours. On marche depuis les hameaux voisins. Aucune indication mais de loin , sans aucun doute , l’édifice se signale par l’incongruité de sa verticalité. Ce qu’il faut de rupture pour s’arracher. Plus on s’approche, pressant le pas, croisant le retour de très paisibles visiteurs, plus la géométrie se précise. Le monolithe s’affirme pentagonal irrégulier, le lisse de la surface manifeste ses 24 bandes de coulage. Une porte triangulaire offre le passage au visiteur singulier, un par un . Pas de groupe, pas de couples, toi qui entres ici, abandonne le commun partagé. En deux mètres d’avancée le monde des horizons quotidiens disparaît : pénombre trouée de billes de lumière naturelle, cheminée tournoyant vers le ciel ouvert. L’eau qui s’en déverse est recueillie sur un sol constellé de zinc et plomb lissés. La flaque résiduelle brille au Très-bas. Silence. Silence. No pictures. 

Mémoire brulée des 112 épicéas en tente, lumières de verre
 Au dessus de la porte extérieure, une discrète croix de Saint André rappelle la prétention mais aucun signe ne coiffe l’édifice. C’est que passé le conceptuel de la perspective extérieure c’est un tourment organique qui se déploie à l’intérieur. Entrailles habitées par la lumière, fertilisées par la pluie. Elévations vers un très haut sans immensité, rabaissées vers sa petite flaque d’humanité. Plutôt qu’une crucifixion vers le bas, le visage d’orant vers la lumière de frère Klaus. La discrète géométrie d’une roue évoque les cycles de toute récolte agricole ou générationnelle. L’incarnation. Grâces soient rendues à Bruder Klaus, Nicolas de Flues , aux paysans du coin qui maintiennent ouvert le site et à Peter Zumthor. 

Remerciements également à Sasha Neveu, élève de Sylvia Lacaisse, dont la remarquable soutenance de diplôme d'architecture consacrée au génie du lieu (Genius Loci, une expérience sensible ?) nous a mis sur la piste de cette Chapelle. 

Bruder Klaus Kapelle, 40 kms de Bonn, ouvert entre 10h et 17h.

6 octobre 2023

Æsthetica

Ce qu'il faut de danger pour le sublime..

La ronde irrépressible , une belle photo d'Etienne Buraud  

Les heures sombres de la nuit. Vers trois heures ou cinq heures du matin dans les tréfonds du Web. Des heures tu passes à parcourir des Instagram de video réelles, des séquences de vie hallucinée à l’autre bout du monde, des jeux d'abruti et puis il y a aussi encore le porn et parfois même pour finir l’immondice. Vers le haut, vers l'angélique il n’y a pas grand monde mais plus tu vas vers le bas et plus il y en a du monde. Des complotistes, des malheureux et des très méchants. Harcèlements, haine des autres que soi, meutes de petite ressemblance.

Quand ça finit, tout au bout près de l’aube, tu es tout seul sur ton recueil de poubellication et il faut bien avec le soleil que ça cesse, que ça reparte vers le haut. Fleurissent pourtant quelques pensées. Les fleurs du mal.


Donc la tentation est incessante qui nous fait pencher vers le facile, se suffire en solitaire, rêver au miroir de nos désirs.

C’est le nom des réseaux, des vertiges et de l’infini miroitement du « tout possible ».

Tout est possible, ce qui revient à boucler le cercle des désirs : « je suis la plaie et le couteau » une esthétique circulaire alimentée par la rumeur du bas-fond.

L’infini digitalisé, à portée de clics, de Charybde en Sylla des nuits entières, la tentation méphistophelesque d’un sourire carnassier qui nous alimente en pire. Le confinement avec le ressassement.

C'est la matière d’Aesthetica, toute nouvelle création de la compagnie Tango Unione de Patrice Meissirel, brillamment (en lumière) portée par ses interprètes, au travers de proférations, de soliloques du pire mais également par la générosité d'un geste, d'une sensualité presque sainte et souvent par la drôlerie de l'excès.

Quand le tour est fait des sanies, des combats fatals et des vociférations, quand les propositions prostitutionnelles, influenvoleurs bateleurs de danse on line désopilants et la fange du plus bas ont été épuisées, où les pensées faciles avaient pu trouver accueil, il ne reste que le corps, l’innocence des corps.

Et c’est ainsi que toutes les expressions de l’exultation dansée surgissent : tango, claquettes, hip-hop et contorsions contemporaines, dans une innocence combative inspirée cœur à corps de l'irrésistible Kill Bill de Tarantino. Il s'y déploie une énergie telle celle de jeunes ardents comédiens dans ces premiers spectacles où rien n'est gardé sur l'os. Tout est donné, à la limite de la casse, du combat fatal. L'exténuation des rondes se résout dans une presque pieta récitative où la puissance d’être se libère des images pour puiser dans le corps dansé, éperdu, une authentique tendresse méditative, une fleur du mal baudelairienne.

Ovation debout du public enthousiaste d’être aussi dérouté puis enseigné.

Merci les artistes.


Æsthetica , une création de Patrice Meissirel et Irene Moraglio, 
sept danseurs, une déclameuse, un beat-maker, en tournée en Novembre 2023

 

2 juin 2023

Proust dans les taxis de Buenos-Aires

 

A toute heure, une conversation impromptue

Dans le taxi qui me mène vers le MALBA (Museo de Artes latinos de Buenos Aires) , après un long silence tranquille je parle de tango avec le chauffeur car en dépit du soleil je garde mon écharpe , après avoir passé une partie de la nuit sous le climatiseur de la milonga.
Après m’avoir assuré qu’il rêvait de danser le tango à 15 ans, qu’il pensait à 20 ans commencer pour ses 30 ans, je m’amuse de l’imaginer s'y mettre vraiment à la retraite et il me rétorque qu’à présent dépassant les 40, il envisage de prendre une année de cours particuliers afin de "parvenir au niveau des grands danseurs".
Puisque je suis français, il me précise que au sixième tome de la recherche du temps perdu il y a un passage passionnant sur le tango. Nous énumérons les différents livres de la Recherche en nous les remémorant ravis puis dans ce développement littéraire, lui demandant ce que je dois donc lire d’argentin, il me recommande Borges également en me disant que c’est le grand écrivain d’ici le grand passeur et qu’ il a été prisonnier de conflits idéologiques déplacés mais que c’est la source de l’Argentine. Il lui doit la Divine Comédie et Dostoievski. Moi je lui dois 680 pesos mais il récuse mon pourboire.
En quelle autre ville ces conversations qui suspendent le temps ?

Deux jours plus tard , dans un autre taxi, un rock ancien m’accueille sur les sièges fatigués. Lou Reed. Radio ou compilation ? Je demande.
Compil personnelle. Des heures de jazz et rock qui lui réchauffent le cœur pendant ses longues journées. Le taxista a vu Queen 3 fois et nous finissons de traverser Buenos-Aires avec Léonard Cohen en remontant les généalogies européennes de lui et sa femme.

La secte tango, Buenos-Aires et reste du monde

Aller à Buenos Aires sans être danseur de tango est un peu étrange. Oui il y a des musées. Oui il y a la mer du fleuve. Oui de grands immeubles et de larges avenues. Un stade de foot et des empanadas. Et des bus furieux qui traversent la ville à toute heure avec des arrêts ésotériques. Mais surtout le tango..

Carlos Gardel dans son quartier d'Abasto

Non pas que tout le monde le danse (la rue sonne plutôt reggaeton salsa latina et rap) ou que la technique corporelle de précision du geste y soit plus absolue qu'ailleurs mais parce que le tango s'y vit philosophiquement. Il est le code génétique secret de la ville, le cœur battant de cette Maximum City, jour et nuit.
A la manière d’une secte souterraine, ses Vieux Croyants des catacombes témoignent de leur philosophie. Comme à Venise, Paris ou Budapest, Gardel nous y étreint, qui depuis sa mort en
1935 chante de mieux en mieux. A peine la porte passée du vieux dance hall ou du squatt bariolé, c'est la même musique presque centenaire, très proche d'un film de Charlot. Très proche de sa caricature, comme tout grand art.
Ses prophètes miséricordieux dansent et parlent en même temps, dissociation du haut et du bas mais aussi de la parole et du geste. Peu de coordonnées géométriques mais plutôt une philosophie de vie. Leur tango c’est leur vie : échanger, accueillir, surprendre, étreindre et laisser vivre. « Si tu veux qu’elle vienne il faut ouvrir la porte ».

Ils ne prétendent pas à la vérité géométrique du geste mais se réjouissent des interprétations qu'ils tentent ou suscitent. Avec des intuitions rares : « Il y a une loi de l’hermétisme qui dit que ce qui est en haut passe en bas et que le bas passe en haut ». « Quand tu étires ces deux parties, du haut et du bas, ça libère un vide et c’est d’ici que tu danses » et tout ça en se régalant des questions qu’on leur pose. 

Car le tango est une conversation, brève et authentique, affaire d’une vie aussi parfois comme ces deux danseurs mercenaires à touristes de la Boca qui sur leur estrade riquiqui dansent pourtant leur homélie du serment.
A la question d'un américain qui en veut pour ses dollars d'inflation sur le « Mais comment ça se guide cet ornement? » le maestro réfléchit puis répond : « c'est 65 % de télépathie » et c'est la réponse la plus scientifique qu'il puisse donner. C'est-à-dire que a u-delà de l'orientation d'un buste, de la retenue d'une main, l'essentiel réside dans la connexion  entre partenaires. Si celle-ci est de qualité, le couple échange et pressent. Et l'addiction à la grâce débute.

Cette délicatesse n'est pas toute rose et plusieurs chanteurs actuels du tango (Chino Laborde, Melingo,..)  viennent du rock ou du punk, parcours qui correspond à l'essence ravageuse du tango.

25 mai 2023

Radicalité de l'insouciance

 

Poésie d'avant le désastre  

Lire le roumain Benjamin Fondane ou le hongrois Antal Szerb c’est converser avec des esprits épris de liberté et passionnés par la vérité la plus haute de la littérature ou de la poésie.
Insouciants, confiants, ironiques, esthétiques radicaux en 1935.
Sous entendus érotiques , la ville comme espace bruissant de rencontres, le compagnonnage des poètes, l’attirance pour Paris , centre du monde des lettres. 
Benjamin Fondane, dédié à la poésie

 
C’est toujours à Paris qu’ils comparent une ambiance de quartier ou un café littéraire.
Individus singuliers et libres que les circonstances historiques, la barbare folie nazie rattrapent et assignent.
Peu à peu la barbarie essaye de leur arracher leur identité esthétique puis leur humanité.
L’un , Fondane, qui tutoyait Baudelaire et Rimbaud, se fait attraper par la gendarmerie du pays de ses rêves , avec sa sœur. Ses amis écrivains tentent de l’arracher de Drancy mais il refuse de se séparer d'elle  et c’est ensemble qu’ils disparaîtront à Auschwitz.
L’autre, Antal Szerb, qui racontait en 1935 son Budapest à un lointain martien , meurt dans un camp de travail en 1945 sous les coups de soldats hongrois.
 
Passer le pont aux chaines avec une femme, revenir possiblement avec la même

Jusqu'au bout, assignés à leur table de travail ils ne renoncent pas à leur espace intérieur. Szerb publie en 1941 une histoire de la littérature mondiale et en 1943 un roman sur Marie-Antoinette. Fondane écrit sur Empédocle en 1943 et son recueil de poésie "Le mal des fantômes" en 1944. Dernier poème à Auschwitz un poème écrit sur un emballage de savon pour l'anniversaire d'un compagnon  et oublié donc perdu.
Les deux souriants pour toujours , le regard joueur et l’attention érotique, les voilà au bout de l’incandescence, une cigarette fugace.
Ils sont morts d’un bout de pain en moins ou d’un coup de poing en plus mais je leur fais confiance : leur dernière pensée aura été une méditation ironique. Âpres guerre, on a parfois retrouvé le corps de poètes disparus. Dans leur poche toujours un carnet , un bout de papier griffonné.
Notre génération est incroyablement insouciante , d’avoir vécu en Europe de l’Ouest un moment rare et béni d’absence de guerre. Qui nous fait parcourir les plus vaines recherches, les excès et farces révolutionnaires ou la beauté irrémédiable. Quelques moments de grâce au tango argentin, une victoire de foot, un film, un peintre , Carlos Tangana par la grâce du flamenco et de Spotify et nous voilà tout présents.
Serions nous donc à la veille des barbaries les plus vraies ?
Oui. Alors Pas le moment de relâcher nos esthétiques.

1 mars 2023

"Guerre". Quand Céline nous vient à temps. 

 

Céline est-il le versant le plus obscur de l'Histoire ?

60 ans. Le temps qu’il a fallu a ce manuscrit pour nous parvenir au cœur présent.

Il a été écrit près de 20 ans après l’expérience pour Louis Destouches de la guerre de 14, puis accaparé chez lui après qu'il ait décanillé puis gardé secrètement puis confié à un journaliste humaniste (Thibaudat) puis remis en lumière au décès (107 ans !)  de l'ayant-droit, la fidèle et dévouée Lucie Almansor ("oh, on ne parlait pas avec lui. on l'écoutait.".)  .

Après la parution de "Voyage au bout de la nuit" il rédige, manifestement à la hâte, ce texte vital pour lui, essentiel pour nous.

Tout s’y noue, en brûlot métaphysique. Cela débute par un réveil après une blessure. L’homme est littéralement collé au sol par son oreille ensanglantée, survivant égaré de sa compagnie..

Douleur, survie, et un vacarme dans la tête qui ne quittera jamais Céline .

Se conjugue alors dans l’errance des rencontres ce qui reste à l’humain au cœur de cette boucherie insensée.

La vie d’avant, la vie civile, les compagnons d’infortune, les hiérarchies implacables, les polices maintenues, les femmes de circonstance, bénévolentes ou de sexe généreux. Tout est là, dans le chaudron.

Que reste il ? Un vertigineux présent qui dévoile l’inanité de l’ordre social, de la bonne comptabilité d’épicerie familiale jusqu’aux médailles glorieuses.

Sachant que le soldat (ces conscrits embarqués)  est un être-là-pour-mourir, La dernière vérité existentielle, dans le côtoiement de la mort, est alors celle du sexe. Copulations incertaines, jouissance du regard , disponibilités aventureuses.

La putain, l’humble servante, l’infirmière sont celles par lesquelles le soldat accède à la vérité de l affaire. 

" La voilà donc débarquée son Angèle sans avertir un matin dans la salle Saint-Gonzef. Il n'avait pas menti, elle était bandatoire de naissance. Elle vous portait le feu dans la bite au premier regard, au premier geste. Ca allait même d'emblée bien plus profond, jusqu'au coeur pour ainsi dire, et même encore jusqu'au véritable chez lui qui n'est plus au fond du tout, puisqu'il est à peine séparé de la mort par trois pelure de vie tremblantes, mais alors qui tremblent si bien, si intense et si fort qu'on ne s'empêche plus de dire oui, oui. "

A l’instant du côtoiement du néant , le sexe est le dernier vivant. Bander c’est à la fois l’imposture du soldat blessé mais aussi le  rester vivant du soldat.

Et pour un être d’écriture, revenir vivant de cette initiation insensée, c’est alors produire une langue de vérité qui ne respecte rien que d’être à hauteur de l’innommable.

Philosophie, chronique, aventure d’une pauvre âme, par quelque lecture qu’on en tire, Guerre, à la manière de "Vie et destin" , nous dit depuis quel néant s’accouche un être de chair et de parole.

Ce pourrait être écrit par un conscrit russe d'aujourd'hui, une sorte de  Limonov envoyé à la bataille en Ukraine comme chair à canon.

 

12 novembre 2022

Le théâtre comme question

 

C’est écrit partout dans ce blog : la question contemporaine est celle du « Nous ».

Qui sommes-nous , que voulons-nous et comment le dire ?

Communautés d’espèces (bientôt 8 milliards d’humains ?) , communautés natives, communautés contractuelles (équipes de foot , entreprises et associations,..) , communautés ponctuelles (des barbus), communautés de circonstance (des naufragés), communautés politiques (Brexit ?) la question communautaire se révèle à chaque instant de l’exister politique.

Heureusement l’art y répond et tout particulièrement le théâtre qui est un art de la présence vécue.

Ainsi donc Ivana Muller propose un dispositif scénique qui accueille le spectateur à se mirer dans le groupe de circonstance qu’il constitue avec les autres spectateurs à chaque représentation.


Nous nous faisons face, lecteurs-spectateurs

 

Pour 10 euros, nous nous asseyons sur une chaise numérotée et suivant certaines consignes arbitraires nous sommes assignés à un texte qui explore, propose diverses réactions à ce mode de présence inédit. Nous spectateurs sommes les otages et les interprètes et les passeurs et les exposants d’un texte qui joue de ces ambiguïtés. Qu’est-ce qui nous rassemble ? L’attente d’un acteur ?

L’envie de faire quelque chose de ce hasard ? Quoique ce ne soit pas le hasard d’une déambulation qui nous a assis au bord de ce plateau.

L’envie d’une rencontre ? On s’est rencontré au théâtre il ya 10 ans, j’aimais bien son accent sud-américain..

La possibilité d’un geste gratuit et libre ? On se met tout nu ? Euh, pas trop, ici c’est une église..

Une heure de jeu et surprise d’entendre dialoguer, lire à voix haute des non-acteurs ? En tout cas non rémunérés ici..

Quelle colère nous rassemble ? Quel ennui de nous-même ? Quel rêve d’ailleurs ? Quel ici partagé ?

En tout cas ce petit rituel qui garde ses protagonistes dans le fil de la conversation. Qu’avons-nous vécu ici ? D’où cela vient-il ?

Kundera et Godard en figures tutélaires délicieusement ironiques plutôt que Artaud ou Eschyle..