23 mars 2026

"Democracy is done" - 1/2

De même que la lecture du Régiment immortel, glace l’esprit, lorsqu’on y comprend que derrière la personne de Poutine se tient tout un système performant d’endoctrinement, le récent ouvrage d’Arnaud Miranda, « Les lumières sombres » inspiré du « Dark enlightments » de Nick Lang, donne à comprendre la puissance du système de pensée qui soutient le trumpisme phase 2 et compte bien durer plus longtemps que Trump lui-même. « Lumières sombres » en exact antimatière des Lumières du XVIII eme siècle qui avaient déclenché les épopées révolutionnaires. En termes de communication politique durant la campagne, les démocrates ont complètement failli : il fallait taper, dénoncer, attaquer sur toutes les faiblesses et mensonges de Trump au lieu de s’en tenir au bon goût, à la décence et à la protection des tribunaux. À présent, le loup est dans la bergerie, et il bouffe et bouffera tout ce qu’il peut, à s’en faire péter la sous-ventrière et le tiroir-caisse. Mais au-delà de la performance personnelle de son kill-management (imprévisibilité, désinhibition, brutalisme), toute une pensée cohérente, longtemps clandestine, oriente et libère cette puissance, mise à jour par Arnaud Miranda sous son appellation de néo-réactionnaire. Ce mouvement conjugue de brillants blogs pamphlétaires, provocants, tels qu’un nihiliste cyber-punk qui saccagerait tout progressisme peut le faire (Curtis Yarvick) avec la pensée d’un philosophe qui oppose l’accélérationnisme de l'hypercapitalisme au déclin démocrate (Nick Land ), et se renforce avec le soutien de post-libertariens milliardaires tels Peter Thiel qui commence avec PayPal et « s’amuse » aujourd’hui avec Palantir, la pierre philosophale des Hobbits du Seigneur des anneaux. Toute une pop philosophie, nourrie de Matrix, du Seigneur des anneaux, de Star Wars, etc y palpite. Ces références et émulations blogueuses convergent dans une déferlante réactionnaire qui promet un fascisme éclairé par l’IA et le techno futurisme. Jusqu’à présent, leurs doux rêves débiles de s’exiler sur Mars, à défaut d’île-refuge, de micro état, nous faisait rire : « qu’ils y aillent donc » disais-je mais je ne ris plus car cette nouvelle élite fusionnée avec la machine finira par tenter de nous y envoyer nous sur Mars, nous autres humains de la finitude, devenus inutiles. Trump, deuxième mouture, applique parfaitement le programme de ces SF-démiurges : par l’action, par le Brutalisme, par la destruction systématique des contre-pouvoirs démocratiques, par la mise à mort de « La Cathédrale », ( université, média traditionnels) , et du Deep State (les fonctionnaires et ONG, virés par milliers) … Le modèle : shit-storm et blitzkrieg. Et ça marche, jusqu'au crash final ou à la conquête impériale.. On verra ça au résultat. J’ai prophétisé la ruine messianique de l’utopie américaine, mais ça pourrait tout aussi bien relancer un impérialisme suprématiste. Du point de vue de la morale politique, c’est une horreur, à moins de se placer dans une perspective nietzschéenne, appuyée sur Machiavel, Spengler et le succulent de Maistre. Comme pamphlétaires, de Maistre est génial et plaisant, mais il ne faut surtout pas donner le pouvoir à de tels revanchards. L’ennui pas seulement politique mais surtout civilisationnel tient à ce que pragmatiquement, la démocratie est frustrante dans son autonomisation du politique, dans ses intermédiations , avec ses lenteurs et son égalitarisme. À l’âge de la convergence des techniques génétiques, informatiques, dopées et transcendées par l’IA, le tempo décisionnel est plus tenté par l’approche jeux vidéo (guerre de 12 jours, guerre de 3 semaines, « kill them all ») que par la processualité démocratique avec ses conciliabules Habermassiens. Attention, ce courant n’a rien à voir avec les ringardises conservatrices ou la bêtise de la foule alt right. Ils sont drôles et agréables à lire, s’inspirent dans leurs débuts des déconstructionnistes français (Foucault, Deleuze, Guattari, René Girard, …) et connaissent l’histoire des idées politiques. Aussi rafraichissants dans leurs détestations que Philippe Murray, Cioran, Baudrillard ou Houellebecq mais ils s’en distinguent par leur ferme volonté de faire advenir un nouvel ordre. Ils ne dénoncent pas, n'ironisent pas devant leurs bibiothèques-écrans : ils protestent d’un nouveau monde. L’utopie américaine a vécu, un pari existentiel sur de nouveaux temps, explicitement apocalyptiques, s'y déploie aujourd’hui. Ce violent pari sur le futur a pourtant des résonances avec le passé. Car « Démocraty is Done » s’est déjà précisément réalisé. C’etait en Allemagne il y a presque un siècle , à la fin de la république de Weimar et le programme nazi s’y est déployé dans une logique que je perçois comme « diamentielle » (parfaitement dingue). J'y reviens dans un prochain post qui peut éclairer sur les risques du présent. A vienne en Autriche se tient dans la maison Freud une passionnante et terrible exposition sur la mise en place inexorablement aboutie de la purification nazie , proprement diamentielle. J’y reviens dans un post à venir qui peut éclairer les risques du présent.

12 mars 2026

Gisèle Pelicot et Jeffrey Epstein, couple de l’année 2026.

Aux deux extrêmes de ce qui fonde la relation homme-femme, les destins de Gisèle Pelicot et Jeffrey Epstein  ont une répercussion planétaire. 


Pour que ça dure l'humain, il nous faut des hommes et des femmes et cette antique évidence se noue autant dans l’intimité que dans la vie sociale. Ces mois-ci, ce que la justice donne à voir : l'intime monstrueux d'une famille banale, l'allure dégénérée d'un ultra-riche, alimentent la figure archaïque du Minotaure, le monstre qui au cœur du labyrinthe dévore qui s'approche.  L’histoire de ces deux protagonistes, l’un prédateur menteur , l’autre fière combattante a en même temps un impact planétaire. 


Jeffrey dans "les Iles Vierges"

L'homme de l'année

Tout l’occident des puissants est impacté par Epstein, bien au-delà de sa mort, en une formidable vengeance post mortem : « à la fin vous m’avez eu et même suicidé mais à présent je balance tout, c’est l’heure de vérité.. »
Des milliers de noms , des complices, des complaisants, des cons plaisant, relations dans lesquelles s’entremêlent la corruption des âmes , la domination des corps et l’impunité assumée des réseaux de puissants. L’argent n’y touche aucune limite, pas plus que les frontières géographiques ou morales. 
Réseau 
Faire réseau, se recommander d’un nom pour accéder à quiconque. Le fameux « Trois noms nous séparent du pape ou d’un président » pris à la lettre. Escroquerie de la recommandation, fascination pour la mise en scène théâtrale et de temps en temps pour relancer le manège, le coup de pouce ou le coup de queue. Intellos, politiques, riches, célébrités tout fonctionnait en réseau, pyramide de Ponzi où chaque entrant recommandait deux ou trois connexions alimentant le tournoiement. Avec régulièrement la relance d'énergie par le sexe à gogo pour happy few, sans limites, off-shore. Jusqu'à ce que ça coince définitivement et que la pyramide s'effondre en le tenant par la corde. 
Ça a marché jusqu'à ce que ça ne marche plus. 
 

La femme de l'année

Gisèle, en janvier 2025, à Vienne, sur les bords du Danube

L'autre femme de l'année est Gisèle Pélicot, publiée dans 22 pays  au moment où les trois millions des Epstein files sont en consultation mondiale.  
Ça a marché pour monsieur Pelicot jusqu'à ce que ça ne marche plus. Une photo de trop sous des jupes et toute sa pyramide secrète s'effondre. Comme s'il attendait qu'enfin quelqu'un lise toute cette soigneuse documentation.
Gisèle Pélicot bascule en quelques secondes d'une vie banale, presque heureuse à celle d'un théâtre de la cruauté dont elle est le personnage central.
Utiliser les moments d'abandon, ceux du sommeil, des vacances, du chez soi pour en faire la scène obscène de la mise en pâture publique, anonyme, en utilisant le ressort de l'anonymisation fantasmatique des réseaux. Sans Internet, pas de mise à disposition de la féminité sur la place publique. Tout homme a le droit d'y prendre une femme comme il l'entend, en assujettissement total. Le fantasme, ce qui se chuchotait dans le noir, est rendu possible par la réalité du réseau. Je ne la connais pas, je n'y ai pas accès mais par la connexion anonyme, par la mise à disposition par le mari cela devient réel. Et la fantasmatique du crime croise le trivial du quotidien. Sur renseignement du mari, certains violeurs la suivaient dans les allées des magasins lorsqu'elle y faisait ses courses.

Déchirure du réseau, arrachage du rideau 

Le coup de force de Gisèle Pelicot est d'opposer à cette fantasmatique de l'ombre (solitude du réseau, clandestinité des rendez vous, soumission chimique, silence) la lumière de la parole et de la conscience. « moi, je ne savais pas ce qui se passait, vous tous les abuseurs vous le saviez, parlons en publiquement ».
La puissance d'Epstein reposait sur le mensonge et le partage du stupre entre privilégiés. Sa mort et les accusations de Trump, très bien placé pour en connaître les compromissions, livre la boite internet des secrets  au monde entier.
La puissance de Gisèle Pelicot repose sur la vérité d'une seule, qui retourne l'opprobre de la honte. Au lieu de s'abimer dans sa honte, elle choisit de leur coller la honte à eux et écrit à présent, sans rien taire ni cacher, sur le chemin de sa vie. Elle n'est pas une victime, elle est une personne vivante qui se tient debout, sans perdre mémoire, sans perdre parole, sans se laisser réduire au crime, en vivant en confiance. Outre les drames de son enfance dont elle a tiré un devoir de vitalité, cette force provient peut-être du fait que ses refus n'ont pas été brisés comme le viol par terrassement peut le faire et  que ce refus continue de l'habiter.. 
L'argent 
Epstein était presque milliardaire, enrichi par des escroqueries de placements financiers à la Madoff. Cette fortune était mise au service de l'Eldorado sexuel (les Iles vierges, ironiquement) et de la connexion égotiste avec tout ce qui comptait à ses yeux. 
Gisèle Pelicot a connu les saisies, les déménagements, les interdictions bancaires et les commissions de surendettement. L'amour  et la vie de famille lui garantissaient l'essentiel du bonheur. La déchirure du miroir des apparences l'a plongé dans un vertige existentiel aux rives de la disparition à elle-même.
Puis son combat lui a redonné un sentiment de liberté et d'avenir et,  ironiquement, la publication dans 22 pays la possibilité inattendue d'une petite fortune.
L'argent d'Epstein a pu être le ressort de la corruption des corps et des âmes, celui de Gisèle peut participer d'une résurrection.
Des princes, des dirigeants, des politiques apparaissent dans la lumière de la corruption chez Epstein.. Proximité de familles royales anglaises et norvégiennes, dans ce qu'elles peuvent générer de dégénéré..
Autour de Gisèle Pélicot, des anonymes, des « Monsieur tout le monde » d'humble métier, qui vivaient leurs fantasmes à petits frais, se trouvent pris dans les phares du scandale.. 
Récemment Gisèle Pélicot a été reçue par la reine d'Angleterre.

La place publique, l'agora putassière  

Ces deux scandales de l'intime, rendus visibles par la mise à nu du réseau qui les rendait possibles, « ébranlent » le monde entier car le sexe et la domination qui peut s'y exercer, publiquement et intimement, constituent le réacteur nucléaire de la relation entre hommes et femmes aux temps de la démocratie..   Hors registre démocratique, tout cela n'aurait aucun impact et pourrait durer clandestinement ou discrètement. En système démocratique il y a  scandale et cela interroge chaque intimité : on en parle au café, à la télé, sur les réseaux, dans les journaux et au lit.. Et c'est très bien.. 

  • Gisèle Pélicot, Et la joie de vivre, Flammarion, 2026 - un livre émouvant
  • https://www.justice.gov/epstein - trente-mille documents plus ou moins caviardés