20 octobre 2026

Un pays ingouvernable

 

Ce pays est ingouvernable, dissipation du Bien Commun...

Jouissance du mécontentement

Un récent sondage Ipsos paru dans la Tribune Dimanche est aussi drôle qu'atterrant : tous les candidats à la présidentielle y sont évalués avec leur part de satisfaction et leur taux de mécontentement.

Marine Le Pen et Bardelle arrivent en tête des suffrages de contentement avec 33 % de satisfaits mais pas un des candidats (à l’exception de David Lisnard trop inconnu) n'affiche un taux de mécontentement inférieur à 51 %. Ainsi quel que soit le candidat qui l'emporte au final, il devra faire face d'emblée à un taux de mécontentement supérieur à 50%. Le Président actuel recueillant (si l'on peut dire) 82 % d'opinions défavorables. La détestation comme sport national..
De Gaulle avait commenté en son temps qu'un pays qui a 365 fromages différent ne peut être gouverné. 

Avec du bon yaourt (Grec !) 
Avec du bon Comté

Les fromages n'avaient fait de mal à personne tandis que cette insatisfaction affichée témoigne d'un épuisement démocratique : on se réjouit d'être opposant. On parlait auparavant d'une convergence des luttes, aujourd'hui il s'agit plutôt d'une agrégation des mécontentements qui rassemble au chaud de la détestation du pouvoir des gilets jaunes, des lycéens, des policiers, des fonctionnaires et des chauffeurs routiers ou de VTC, des agriculteurs roulant au diesel, des pro-mégabassines, des végétaliens, des grands patrons et des petits commerçants, etc..


Le « Bien Commun » devient une cible

Conjointement aux manifestations, l'appel à « désordonner » la rue comme « bordéliser » le Parlement induit une tentation de la violence spectaculaire qui attire tous les laissés pour compte, les prédateurs individualistes juste tenus par la culture de bande (nous contre eux tous, sans foi ni loi). Et ça s'étend à toute institution : école, université, mairies, office de tourisme.. Ce qui appartient à tous peut devenir cible de saccage..

A vendre sur le Bon Coin

Et il n'est pas besoin de tension revendicative pour le constater : les Velib parisiens sont chaque jour l'expression de cette perte du bien commun. Vols, dégradations gratuites, vandalisation par désœuvrement. A un système structurellement défaillant, le vandalisme quotidien ajoute sa touche d’imprévisibilité et de détérioration de la ville.

Le bien commun, ce que nous devrions respecter parce qu'il nous appartient s'amenuise.
En Allemagne, en Suisse, en Autriche, en Espagne en Angleterre on peut prendre des vélos en libre service plus ou moins performants mais pas autant vandalisés, freins abîmés, tagués, poignées arrachées, pédales tordues qu'à Paris.


 

Bandes périphériques, générations disjointes

J'y lis deux tendances :

- des drop out qui n'attendent plus rien de ce monde que de le voler puisqu'ils ne peuvent accéder à la part clinquante des objets (ce ne sont pas des magasins de légumes ou des librairies qui ont été pillées mais du parfum, des fringues, des alcools ou de la technologie). Pour cela, de la sanction, du name and shame, de la remédiation..

- Un écart générationnel : les grands adultes ont peur de la jeunesse différente, certains jeunes mettent sur le compte de tout adulte de plus de 35 ans l'état dérélictif du monde. En Espagne ou en Italie, un retraité peut tutoyer un jeune tatoué et ils peuvent établir quelques échanges de quotidienneté. Dans nos grandes villes d'ici s'établit un silence intergénérationnel que la crainte, le ressentiment, les applis et les écrans des uns et des autres entretiennent, Osons nous mêler de la vie des uns et des autres, d'un bonjour à une question, à une écoute, à un partage de distraction..
Il est encore temps de partager quelques fromages..

12 septembre 2026

Prendre la mesure du Temps et de l'Espace, presque la moitié d'un Tour du Monde

 

Paris vous aime » l’amour fait tourner le monde?

    Au pied du Temple du Ciel
Ici retranscrit le dernier post de ma chronique d'été de pérégrination autour du monde. 
 

Voilà, atterrissage Roissy. « Paris vous aime »m’assure le magazine. Je voudrais plus… 

Ma pérégrination se termine ici, en demi-cercle : M. , je ne peux qu’à peine prouver à ton gendre que la Terre est bien ronde. Avec cette moitié de tour se boucle aussi ce journal de bord, débuté sur incitation de la maison de retraite de ma mère Alice qui a abandonné l’usage rationnel du téléphone. Il a largement dépassé cette première destinataire puisque aux quelques uns et unes qui me demandaient des cartes postales, j’envoyais ce lien et le propos en a rapidement dépassé les nouvelles rassurantes qu’un fils envoie à sa mère ravie d’inquiétudes. Je ne sais qui l’a lu et quoi car il n’y a pas de statistiques ou d’identification des lecteurs. C’était donc écrit à la cantonade et c’est assez vite devenu une petite méditation du matin sur les impressions de la veille. Quelques notations sur le monde par le prisme de mes hasards et rencontres, comme des petites leçons que le voyage m’aurait proposé. 
Ma question pendant ce « fast and slow » périple (bouger vite, savourer paisiblement) , était celle de la mesure du temps et de l’espace. Je m’y réponds donc, sous votre regard. 

L’espace. 

L’espace n’est plus orienté vers l’Occident , avec Hollywood en réacteur des désirs et l’Europe en horizon démocratique. C’est passé. Les pétromonarchies depuis longtemps proposaient déjà un système postmoderne alternatif de puissance capitalistique, avec accentuation des cultures de classe. Ça pouvait être un futur. Mais la chute du Mur et la prolifération immédiate de dizaines d’autres ont dissipé l’ancienne polarité Est/Ouest et introduit un vague Nord/Sud, chacun de ces pays ne rêvant pas d’un Nord mais trouvant en lui même son Centre. Pays continents comme l’Inde ou la Chine mais aussi bien inscrits dans leur territoire. Car parfois le mythe s’y superpose à la géographie et c’est heureux et puissant pour ces pays. Donc des centres un peu partout, avec leurs app, leur musique, leur système politique (la plupart de temps sans presse).

 

 Le Temps 

Les pays les plus assurés agrègent leur passé depuis l’immémorial jusqu’aux temps de la modernité coloniale. L’Inde en est exemplaire. Clairement fondée par des Dieux vers qui on peut intercéder dans chaque méandre du Gange ou antique banyan des rues défoncées, elle reconnaît la propulsion par la grandeur de L’empire et son indépendance par Gandhi et Nehru. Du coup , ces pays qui savent d’où ils viennent se livrent résolument, joyeusement à l’avenir.

 Le Kenya, identitairement assuré de ses éléphants et lions, au cœur même de Nairobi, trépide vers un demain de vitalité. 

La Chine, idem, renoue avec son immémorial politique (les Ming, les Quin) et s’avance d’autant plus conquérante vers le demain. Elle n’est plus l’atelier du monde mais son principe d’innovation. Techno-sociétale. Je me souviens des Mao qui parcouraient mes cours de lettres ou d’ethno en soutenant mordicus que là-bas la peine de mort avait disparu (heureusement j’étais sceptique) et que la première des libertés n’était pas un passeport pour voyager, dans le pays ou ailleurs , mais bien de se nourrir grâce un bon emploi. (Ça ça me faisait réfléchir). Et ça fait réfléchir encore beaucoup de chinois. Les foules ne sont pas ici de triste résignation, mais souriantes, animées et de tendresse parmi les couples. Partout des smartphones pour essentiellement se mirer dans la technologie. . Et pourtant absolue société du contrôle. 

Il y a évidemment quelques dissidences : intellectuels, artistes mais celui qui voudrait la manifester est voué au silence. A la moindre velléité, par la reconnaissance faciale, par le contrôle public dans la rue et par la surveillance des réseaux, celui qui voudrait manifester un dissent est immédiatement identifié (et ses parents et progénitures avec lui). Aucun moyen de lancer souterrainement un mouvement de foule (ça nous attend peut être aussi, au détour de la technologie ). Donc tant que le Parti assure le bien être (gratuité des transports, des musées pour les seniors..) et la prospérité, (puissance des app, automobile électrique , IA ) ça continuera. Si la prospérité défaillait, alors peut-être autre chose.. 

Sur le Temps , mon hypothèse déjà ancienne vaut toujours : le temps s’accélère, par la convergence exponentielle (qui ne s ajoute pas mais se multiplie) des Nano, info, bio, génético, surdopées a l’IA. Ce qui doit arriver dans le futur ne se fait plus à une échelle de 10 ans mais de 10 mois. (A l’exception du sur place de la guerre comme en 14 de la Russie en Ukraine). Les plus dynamiques étant les sociétés qui assument tout leur passé, originel, mythique et politique. C’est pourquoi la Chine est le moteur principal de cette dynamique. Lorsque, à ma question il y a 12 ans a l’Insead , sur ce qu’il nous restait puisqu’ils voulaient tout de l’industrie et du commerce, l’ambassadeur chinois m’avait répondu sans sourire «  les fromages et un peu du luxe ». J’avais alors une autre question sur le retour de la puissance et il n’avait pas su me répondre : qu’en était il de l’art ancien et contemporain ? Pour l’art ancien c’est devenu clair , aucune antiquité de l’époque Ming ne peut se vendre aux enchères dans le monde sans qu’un acheteur chinois ne tente de l’acquérir. C’est à dire « retour en Chine natale » Les galeries d’art contemporain existent à présent mais elles ne sont pas encore déterminantes. 

Mais les œuvres d’inspiration ancienne , sculptures , tentures, bas reliefs s’exhibent dans le Métro ou dans les rues. Pour moi , dans ma mythologie personnelle, nourrie de littérature poétique , de tango de l’intime, d’attention aux manières de vivre le temps, il m’a bien plu que l’attention au Tao (dette Monod et Sollers) en ait été le moteur inspirant et que la conclusion ultime de retour se manifeste  à la troisième répétée visite du Temple du Ciel. 

 Deux notations encore : 

1. Dans le Temps actuel de ma constante jeunesse j’ai soudainement été surpris par une inédite atteinte de l’âge. J’y ai compris que le premier véhicule de notre âme et de nos voyages est le corps. Santé, camarades ! 

2. Plus important : si le temps conditionne tout passage et pourtant s’accélère, alors notre attention doit absolument, vitalement, se porter vers les jeunes qui sont notre futur mais qui parfois pourraient être la fin. Transmettre, témoigner de l’expérience du temps, saluer leur interprétation. Salut jeunes gens de tous âges ! 

Heureux atterrissage chez Anselm Kieffer à Pantin

 

Anselm Kieffer, vers l'antique qui vient

 

Le 9 mai , jour d’Hiroshima sentimental à Milan pour moi, j’ai vu seul sa série des alchimistes, des femmes alchimistes au Palazzo Reale. Mystérieuses et rendues à leur puissance..

Marie de Bachimont, 17eme siècle, inquiétante concoctrice de potions  
Sabine Stuart de Chevalier, Discours philosophique, 18eme 

Les dernières propositions d’Anselm Kieffer sont monumentales : elles nous regardent. Nous voilà en sujétion devant elles. 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

  

 

 

 Le 11 septembre, date Hiroshima des new-yorkais j’ai vu, de nouveau dévastement seul, sa série des Nymphées dans l'accueillante immense galerie Thaddaeus Ropac de Pantin. Des peintures monumentales qui nous surplombent et nous accueillent telles les autels d’une mystique ancienne à venir.

Jardin , noyer des Hespérides

 

  

La matérialité de sa peinture faite de croûtes et de stries violentes, de couches sédimentées, décrit notre monde, la manière dont il nous parvient au travers du temps. Notamment pour les nymphäum, les séjours des nymphes. C’est plutôt témoignage d’horreur et Kieffer n’oublie jamais qu’il a gadouillé enfant dans la boue des cratères de bombes. Et qu'il a appris ensuite comment la barbarie était née dans ce qui se pensait l’une des plus hautes cultures d’Europe. Donc une peinture hantée mais dont le chaos primordial s’organise pourtant souvent en perspectives et compositions. 

Ces deux expositions sont puissantes dans leur production (le mec propose une quinzaine de ces toiles en une année. Des équipes d’assistants arrivent chaque petit matin mais Kieffer l'ancien, le soir la nuit revient, retravaille son motif, de toiles en toiles , dans la série. Elles sont peintes comme il écrirait les feuillets d’une révélation sous une dictée divinatoire). Au cœur , la plupart du temps en surplomb, là-haut dans la toile, un visage de femme apparaît. Pas très bien dessiné , pas ressemblant , recollé, mais expressif. Pas un portrait mais une évocation. Un nom , des yeux. Ça nous regarde. Ou parfois ça se laisse regarder alors que le personnage s’adonne à un baiser, une union. Dans notre monde d’ici hanté par les cycles de violence, par le génie de la destruction, par la prolifération qui s’annonce des techniques d’absolue dénaturation, Kieffer ouvre les portes de nouvelles et antiques spiritualités. On y accède par les femmes, alchimistes ou nymphes, nimbées d’or comme Klimt l’avait pressenti aux temps d’avant la catastrophe. La plupart des si beaux modèles ou mécènes bourgeois de Klimt ont fini dans des camps d’extermination et Kieffer (et Kerstin) prennent le relais de ce tissage d’or qui malgré tout maintient sa brillance de recours. J'aimerais me réveiller chaque matin sous une de ces alchimistes (Mary -K ?- de Bachimont)  ou devant l'autel des nymphes des Hespérides.. 

Pourquoi les femmes , alchimistes de savoir ou nymphes de l’entrevoir ? 

Parce que dans la spiritualité qui vient, il s’agit de ressentir comment le monde est habité par le temps, par la puissance créative de la vie. Le bruissement des feuilles, le ruissellement d’une pluie d’or, la recomposition des molécules, tout ça nous dit que le monde est d'abord habité par le temps et que certaines cérémonies ou méditations savantes nous y connectent. Dans cette germination de la création qui tient, les hommes sont l’élan vital, le coup de reins qui lance la roue mais corporellement le travail du temps , l’arrêt du cycle lunaire, la lente apparition puis recomposition des organes, toute cette alchimie se déroule (pour encore quelques années ) chez une femme, jusqu’à l’incroyable déchirure de la mise au monde. Et cette initiation confère donc un savoir qui peut se laisser entrevoir dans une forêt perdue, dans un fond de grotte (la Crouzade narbonnaise de ma mythologie personnelle) ou même depuis Central Park.

Kieffer est le passeur démiurge candide de cette religion, de cette antique magie qui se maintient encore dans la tonitruance de l’instant.

Nymphäum, Galerie Thaddaeus Ropac, avenue Général Leclercq, Pantin, (métro Eglise de Pantin) jusqu'au 25 Octobre 

2 juillet 2026

Lumieres vertes versus Lumières sombres, une aimable plaisanterie

Puissance du néo-fascisme américain

On a pu croire que la dérive américaine était le fait d’un vulgaire fou, stade buzz terminal d’une obscène hyper-réalité. Mais l’ouvrage d’Arnaud Miranda nous avait déjà éclairé la dessus, à la manière de Giuliano de Empoli sur le système poutinien : sous-jacent au Trump 2 une puissante vision philosophique et performative organise la destinée du monde. Pour le dire rapidement, elle se résume explicitement et positivement à « Democracy is done » : la démocratie c’est fini, c’est ringard, c’est pourri et là où elle tient encore nous allons la balayer.

Les Lumières de la Révolution française et américaine ont dessiné deux siècles d’histoire , avec même la culmination de la victoire sur le nazisme comme tentative de ré-ancrage dans une mythologie suprématiste. Mais une conjonction hasardeuse de cyber punks, de philosophes paradoxaux , unis dans leur brillante détestation de la mollesse de la bien bien-pensance ont fomenté et documenté une alternative à la démocratie.. Ayant comme nous lu Baudrillard et Deleuze.

Baudrillard s’en tenait délicieusement à sa théorie des « stratégies fatales » : s’opposer , être dans le « contre », c’est encore nourrir le système ; celui-ci s’effondrera de lui même , toutes perfections réalisées, le virus étant la figure merveilleuse de l’anéantissement des systèmes accomplis. A la différence de Baudrillard , ces penseurs ne veulent pas assister ou commenter sur le mode de Néron contemplant l’incendie de Rome : ils accélèrent la chute et anticipent l'étape suivante, en cours de réalisation. 

Et leur allègre détestation rencontre l’accélération des temps produite par la convergence des techno-sciences et de l’IA. Et elle est soutenue par les opérateurs démiurgiques qui façonnent notre monde. Une sorte de rencontre improbable, de fusion nucléaire, comme si en France, entre notre chère Preciado ou Tristan Garcia et Houellebecq, les réseaux d’influence Bolloré, l’argent de Bernard Arnault et les systèmes industriels de Total et Dassault s'épousaient. Mais multipliés par 1000 car nous sommes aux États Unis.

Lumières vertes perdues dans l'immensité de la propagande 

Alors bien sûr quelques fonctionnaires progressistes ou alter utopistes peuvent investiguer et nous donner à voir quelques lumières vertes qui seraient alternatives à ces Lumières sombres mais c’est peanut's : « Drill, baby, drill ! » est le mot d’ordre , l’IA vire les humains de leurs emplois de codeurs, de banquiers, de traducteurs, de consultants et de psys et s’apprête à engloutir des ressources d’énergie nucléaire tandis que l’armée américaine, héritage de la Nation, est dirigée par des énergumènes de l’instantanéité, biberonnés aux jeux vidéo. « Kill them all » est leur credo. Rien à voir avec le temps long des mollahs obscurantistes ou celui des confucianistes joueurs de go.

Le rêve martien, nouvelle Australie 

Le pouvoir , l’argent, les idées, le buzz, les ressources tout s'aligne au service de ce nouveau paradigme éclairé par le sombre et dont même les opposants démocrates , dans leur déréliction, tirent profit. Elon Musk, pivot de ce système, a auto célébré sa démente introduction en bourse en se félicitant d’avoir su « vendre du rêve » à l’Amérique (25% des parts réservés aux petits porteurs qui se sont rués sur l’offre).

Son rêve de coloniser Mars est le plus fameux délire d’une époque analphabète : ce ne sont pas les Moghuls du techno-fascisme qui iront sur Mars, la Terre promise restera définitivement la Californie. Ce sont comme pour l’Australie , les types virés par L’IA, des migrants dépossédés, des bagnards , des russes de Wagner qui partiront pour le fun ou pour assurer, en échange de 10 ans de service martien, une belle vie à leur famille restée au village. De ces dépossédés de leur être Dostoïevskiens, on en trouvera des millions en 3 jours. Voilà la dynamique, portée par la majorité votante de la démocratie américaine.

 Le temps des Navajos, des Sioux et des Hopis

Donc les lumières vertes comme alternative sont une aimable plaisanterie. Ça finira en allant vers le pire. Les États Unis ont vécu la réalisation de l’Utopie, les États Désunis connaîtront une ruine messianique à la hauteur de leur délire actuel. A ce moment là il restera toujours heureusement quelques Sioux et Navajos pour garantir la continuité d’un monde lié à la Terre et au Temps ainsi que quelques rêveurs de communautés harmonieuses.

Et puis ça recommencera. Pareillement et différemment.

15 juin 2026

Thanatos et Eros à Vienne le 13 juin - Lidell Gaypride

 Il arrive parfois que le monde (l'univers ?) déploie ses signes à qui le nécessite. Ce 13 juin, après une sorte de salutation méditative dans les marais de la rivière Muhl, martins pêcheurs, héron, bergeronnettes, faucons  et toute cette sorte de délicats corbacs immémoriaux , je suis rentré en ville à Vienne pour quelques moments plus contemporains. 

Thanatos

Angelica Liddell honore le destin de Mishima, poète romancier qui clôtura sa vie incandescente par le seppuku du suicide rituel des samouraïs. Éventration du centre de l’énergie, le Hara puis décapitation. 

La martialité chère à Mishima est ici, chez Liddell, déployée en profération poétique. Danseurs Nô puissamment traditionnels et déjantés comme savent l’être les maîtres nippons. Un casting préalable recherchait des figurants actifs mais il fallait avoir "moins de 30 ans" et "disposer de compétences d'infirmier". Pour l'une des deux raisons je n'ai pas tenté le recrutement.

 

Angelica sage observante du cérémoniel Nô - ça va pas durer

Très rapidement tout le monde est nu et on peut se rhabiller et passer aux choses sérieuses : l’inanité du vivre , le destin fatal et la tenue de la vie jusque dans l’ultime. Sang et sexe conjurés dans l’enceinte du rite poétique. Endossement de la sortie du vivre de chaque disparu (Liddell, nue, sexe couvert de la main, porte successivement le vêtement d'un disparu, tunique qui lui est cérémoniellement apporté par une déambulation Nô).

On croit qu’on a tout vu, tout compris du mouvement de fond lorsque Angelica se lance dans une bouleversante supplication de la fin. (« Je demande la fin ») Longue litanie puissante qui arrache des applaudissements au public. « Me parece que no me escuchais ! » (j’ai l’impression que vous ne m’écoutez pas) dira-t- elle un peu plus tard.

On s’attend à une vision suicidaire finale mais c’est plutôt l’incantation des corps et le salut de la jeunesse (beaux garçons évidemment) qui éclairent les derniers tableaux de cette consécration de Thanatos. N’oublie pas que tu es un « être pour la mort ». C'est bouleversant, c'est nécessaire. (On peut aussi se l’éviter).

Éros

Ce même jour à Vienne , les rues étaient saturées de couleurs et de basses boum boum. C'était jour de fierté. Gay Pride. Des créatures , des couples, des groupes, des baisers , des étreintes et des rires. Une belle et bonne ambiance. Tout va mal mais nos corps exultent. Une Bacchanale qui rallie paisiblement (en musique) homos et hétéros, beaux et moches, filles et garçons, adolescents et vieillards dans la plénitude d’exister par le véhicule d’un corps bon à éprouver.

Merci pour ce 13 juin métaphysique.

3 avril 2026

"Democracy is done" - 2/2 - Le cas Freud

« Democracy is done » 2/2 – Le cas Freud 

Le 12 mars 1938 , l’Allemagne du troisième Reich franchit et supprime la frontière avec l’Autriche démocratique . L'Anschluss concrétise l’espace naturel de la suprématie allemande. Hitler a directement négocié puis imposé dans les jours qui précèdent au chancelier autrichien sa reddition politique : "J'ai utilisé le meilleur langage diplomatique, celui du canon". A Vienne, à la HeldenPlatz (La place des héros, dont Thomas Bernhard fera une pièce grinçante),  Hitler tient le 15 mars un discours acclamé par un million de viennois. Le troisième Reich doit durer un millier d’années , guidé par son imparable Führer. Dès qu’il a cumulé les pleins pouvoirs conférés par la République de Weimar à la suite des élections remportées en 33 par son parti, il a déjà instauré en Allemagne le parti unique , la remilitarisation du Régime et la persécution des opposants politiques (communistes, socialistes, croyants libéraux, francs maçons, intellectuels ou artistes ) et des minorités (handicapés, tsiganes , juifs ,.. ). 

 

Le cas Freud

Ce que signifie la fin d'une démocratie et les pleins pouvoirs à un parti de la haine s'exprime bien dans ce qu'on peut appeler le cas Freud, car peu à peu bien documenté dans ses sauvetages et ses victimes.
Dans les jours qui suivent l’Anschluss se met en place la même politique de persécution en Autriche, notamment à l’égard des juifs. La famille Freud , au titre de juifs, de fondateur de la psychanalyse et de propriétaires d’une entreprise éditoriale se trouve immédiatement cible de cette persécution, quelques jours après l'Anschluss. Dissolution de la société de psychanalyse, destruction ou autodafé des livres, aryanisation de l’entreprise, saisie des capitaux puis enfin mesures anti juives aboutissent à la ruine et pour finir à l’exil d’une partie de la famille. Le couple Freud et leur fille Anna parviennent à se réfugier à Londres, en laissant tous leurs biens, avec l’aide déterminante d’américains et de la princesse Marie Bonaparte qui utilise tout son entregent et sa fortune pour les arracher à un destin irréversible en juin 38. Quitter le pays nécessite de longues démarches, suppose des visas, des abandons de propriété, des taxes considérables. Ayant du signer pour partir un document stipulant qu'"il avait été bien traité, avec respect et considération", il aurait ajouté ironiquement qu' effectivement "il recommandait cordialement la Gestapo à tous".
 À Londres Freud retrouve des conditions propices à ses recherches, appose sa signature à côté de celle de Darwin dans le registre de la "Royal Society de médecine" et reçoit Salvador Dali par l'entremise de l’amitié admirative de Stefan Zweig. Ses livres et meubles et son petit chow chow reconstituent son environnement de travail. 

 

Schéma nazi de l'émigration juive entre 38 et 41 parfaitement documenté, avec parcours administratif et destinations.

Une parfaite organisation 

Passées les premières violences publiques acceptées par les nazis se met en place un système bien plus efficient et "propre". 
Dans un document du bureau nazi des émigrations juives de 1941, la pensée claire , un magnifique esprit de système s’expriment dans ce schéma parfaitement détaillé des trajectoires et profils des exilés juifs.
Tous les juifs exilés de par le monde à partir de l'Autriche sont soigneusement décomptés, classés par catégories de travail. Un dessin très complexe synthétise l'ensemble du parcours administratif (avec taxe à chaque étape) à suivre pour accéder à l'émigration. A partir de la fin 41, l'extermination massive prend le pas sur les possibilités d'émigration  juste l'extermination.

 Les quatre soeurs de Freud, trop âgées pour cet exil et trop tardives dans leurs démarches de survie se verront peu à peu réduites à leur condition de persécution. Entre autres mesures, ne pas avoir le droit de prendre les transports en commun, ni conduire ou posséder une voiture, ni emprunter de livres en bibliothèque, ne pas avoir le droit de s’acheter des œufs, ni d’enseigner , avoir de relations avec un aryen. D’expropriation forcée en relégation dans leurs appartements d’origine, elles finissent par cohabiter à 70 dans leur appartement avant que tous soient déportés (1 seul survivant à l’extermination parmi ces relégués). Les quatre soeurs Freud disparaissent anonymement en 1942 dans les camps d’extermination (dont la moitié des commandants et des gardiens sont autrichiens). Un colis envoyé au camp de concentration de Theresienstadt à ces quatre soeurs déclenche un accusé de réception avec la mention « Teresienstadt, ville refuge administrée par les juifs ».

 Retour de la démocratie et neutralité

En 45, le régime disparaît et la démocratie renaît , protégée à Vienne par les 4 alliés (américains, anglais, français et russes) aux conditions d’une stricte neutralité. Le Reich de mille ans (la grande Allemagne) aura duré 10 ans, fait disparaître des millions de victimes civiles dont juifs et tsiganes et occasionné en retour la plus importante migration du XXeme siècle : les allemands qui vivaient en dehors de l’Allemagne, parfois depuis des siècles, sont contraints en 45-46 de s’exiler en Allemagne.
Depuis cette sombre période le balcon depuis lequel Hitler avait fait son discours , acclamé par un million d’autrichiens est resté très peu utilisé. L’un des plus beaux projets de réhabilitation de ce lieu propose d’installer sur ce balcon un énorme bloc noir tiré de la carrière de Ravensbruck où des milliers d’esclaves de ce camp de concentration périrent avec la démocratie allemande. 

Le cas Freud, une exposition au Sigmund Freud Museum de Vienne, Autriche, jusqu'au 28 juin.

23 mars 2026

"Democracy is done" - 1/2

De même que la lecture du Régiment immortel, glace l’esprit, lorsqu’on y comprend que derrière la personne de Poutine se tient tout un système performant d’endoctrinement, le récent ouvrage d’Arnaud Miranda, « Les lumières sombres » inspiré du « Dark enlightments » de Nick Lang, donne à comprendre la puissance du système de pensée qui soutient le trumpisme phase 2 et compte bien durer plus longtemps que Trump lui-même. « Lumières sombres » en exact antimatière des Lumières du XVIII eme siècle qui avaient déclenché les épopées révolutionnaires. En termes de communication politique durant la campagne, les démocrates ont complètement failli : il fallait taper, dénoncer, attaquer sur toutes les faiblesses et mensonges de Trump au lieu de s’en tenir au bon goût, à la décence et à la protection des tribunaux. À présent, le loup est dans la bergerie, et il bouffe et bouffera tout ce qu’il peut, à s’en faire péter la sous-ventrière et le tiroir-caisse. Mais au-delà de la performance personnelle de son kill-management (imprévisibilité, désinhibition, brutalisme), toute une pensée cohérente, longtemps clandestine, oriente et libère cette puissance, mise à jour par Arnaud Miranda sous son appellation de néo-réactionnaire. Ce mouvement conjugue de brillants blogs pamphlétaires, provocants, tels qu’un nihiliste cyber-punk qui saccagerait tout progressisme peut le faire (Curtis Yarvick) avec la pensée d’un philosophe qui oppose l’accélérationnisme de l'hypercapitalisme au déclin démocrate (Nick Land ), et se renforce avec le soutien de post-libertariens milliardaires tels Peter Thiel qui commence avec PayPal et « s’amuse » aujourd’hui avec Palantir, la pierre philosophale des Hobbits du Seigneur des anneaux. Toute une pop philosophie, nourrie de Matrix, du Seigneur des anneaux, de Star Wars, etc y palpite. Ces références et émulations blogueuses convergent dans une déferlante réactionnaire qui promet un fascisme éclairé par l’IA et le techno futurisme. Jusqu’à présent, leurs doux rêves débiles de s’exiler sur Mars, à défaut d’île-refuge, de micro état, nous faisait rire : « qu’ils y aillent donc » disais-je mais je ne ris plus car cette nouvelle élite fusionnée avec la machine finira par tenter de nous y envoyer nous sur Mars, nous autres humains de la finitude, devenus inutiles. Trump, deuxième mouture, applique parfaitement le programme de ces SF-démiurges : par l’action, par le Brutalisme, par la destruction systématique des contre-pouvoirs démocratiques, par la mise à mort de « La Cathédrale », ( université, média traditionnels) , et du Deep State (les fonctionnaires et ONG, virés par milliers) … Le modèle : shit-storm et blitzkrieg. Et ça marche, jusqu'au crash final ou à la conquête impériale.. On verra ça au résultat. J’ai prophétisé la ruine messianique de l’utopie américaine, mais ça pourrait tout aussi bien relancer un impérialisme suprématiste. Du point de vue de la morale politique, c’est une horreur, à moins de se placer dans une perspective nietzschéenne, appuyée sur Machiavel, Spengler et le succulent de Maistre. Comme pamphlétaires, de Maistre est génial et plaisant, mais il ne faut surtout pas donner le pouvoir à de tels revanchards. L’ennui pas seulement politique mais surtout civilisationnel tient à ce que pragmatiquement, la démocratie est frustrante dans son autonomisation du politique, dans ses intermédiations , avec ses lenteurs et son égalitarisme. À l’âge de la convergence des techniques génétiques, informatiques, dopées et transcendées par l’IA, le tempo décisionnel est plus tenté par l’approche jeux vidéo (guerre de 12 jours, guerre de 3 semaines, « kill them all ») que par la processualité démocratique avec ses conciliabules Habermassiens. Attention, ce courant n’a rien à voir avec les ringardises conservatrices ou la bêtise de la foule alt right. Ils sont drôles et agréables à lire, s’inspirent dans leurs débuts des déconstructionnistes français (Foucault, Deleuze, Guattari, René Girard, …) et connaissent l’histoire des idées politiques. Aussi rafraichissants dans leurs détestations que Philippe Murray, Cioran, Baudrillard ou Houellebecq mais ils s’en distinguent par leur ferme volonté de faire advenir un nouvel ordre. Ils ne dénoncent pas, n'ironisent pas devant leurs bibiothèques-écrans : ils protestent d’un nouveau monde. L’utopie américaine a vécu, un pari existentiel sur de nouveaux temps, explicitement apocalyptiques, s'y déploie aujourd’hui. Ce violent pari sur le futur a pourtant des résonances avec le passé. Car « Démocraty is Done » s’est déjà précisément réalisé. C’etait en Allemagne il y a presque un siècle , à la fin de la république de Weimar et le programme nazi s’y est déployé dans une logique que je perçois comme « diamentielle » (parfaitement dingue). J'y reviens dans un prochain post qui peut éclairer sur les risques du présent. A vienne en Autriche se tient dans la maison Freud une passionnante et terrible exposition sur la mise en place inexorablement aboutie de la purification nazie , proprement diamentielle. J’y reviens dans un post à venir qui peut éclairer les risques du présent.

12 mars 2026

Gisèle Pelicot et Jeffrey Epstein, couple de l’année 2026.

Aux deux extrêmes de ce qui fonde la relation homme-femme, les destins de Gisèle Pelicot et Jeffrey Epstein  ont une répercussion planétaire. 


Pour que ça dure l'humain, il nous faut des hommes et des femmes et cette antique évidence se noue autant dans l’intimité que dans la vie sociale. Ces mois-ci, ce que la justice donne à voir : l'intime monstrueux d'une famille banale, l'allure dégénérée d'un ultra-riche, alimentent la figure archaïque du Minotaure, le monstre qui au cœur du labyrinthe dévore qui s'approche.  L’histoire de ces deux protagonistes, l’un prédateur menteur , l’autre fière combattante a en même temps un impact planétaire. 


Jeffrey dans "les Iles Vierges"

L'homme de l'année

Tout l’occident des puissants est impacté par Epstein, bien au-delà de sa mort, en une formidable vengeance post mortem : « à la fin vous m’avez eu et même suicidé mais à présent je balance tout, c’est l’heure de vérité.. »
Des milliers de noms , des complices, des complaisants, des cons plaisant, relations dans lesquelles s’entremêlent la corruption des âmes , la domination des corps et l’impunité assumée des réseaux de puissants. L’argent n’y touche aucune limite, pas plus que les frontières géographiques ou morales. 
Réseau 
Faire réseau, se recommander d’un nom pour accéder à quiconque. Le fameux « Trois noms nous séparent du pape ou d’un président » pris à la lettre. Escroquerie de la recommandation, fascination pour la mise en scène théâtrale et de temps en temps pour relancer le manège, le coup de pouce ou le coup de queue. Intellos, politiques, riches, célébrités tout fonctionnait en réseau, pyramide de Ponzi où chaque entrant recommandait deux ou trois connexions alimentant le tournoiement. Avec régulièrement la relance d'énergie par le sexe à gogo pour happy few, sans limites, off-shore. Jusqu'à ce que ça coince définitivement et que la pyramide s'effondre en le tenant par la corde. 
Ça a marché jusqu'à ce que ça ne marche plus. 
 

La femme de l'année

Gisèle, en janvier 2025, à Vienne, sur les bords du Danube

L'autre femme de l'année est Gisèle Pélicot, publiée dans 22 pays  au moment où les trois millions des Epstein files sont en consultation mondiale.  
Ça a marché pour monsieur Pelicot jusqu'à ce que ça ne marche plus. Une photo de trop sous des jupes et toute sa pyramide secrète s'effondre. Comme s'il attendait qu'enfin quelqu'un lise toute cette soigneuse documentation.
Gisèle Pélicot bascule en quelques secondes d'une vie banale, presque heureuse à celle d'un théâtre de la cruauté dont elle est le personnage central.
Utiliser les moments d'abandon, ceux du sommeil, des vacances, du chez soi pour en faire la scène obscène de la mise en pâture publique, anonyme, en utilisant le ressort de l'anonymisation fantasmatique des réseaux. Sans Internet, pas de mise à disposition de la féminité sur la place publique. Tout homme a le droit d'y prendre une femme comme il l'entend, en assujettissement total. Le fantasme, ce qui se chuchotait dans le noir, est rendu possible par la réalité du réseau. Je ne la connais pas, je n'y ai pas accès mais par la connexion anonyme, par la mise à disposition par le mari cela devient réel. Et la fantasmatique du crime croise le trivial du quotidien. Sur renseignement du mari, certains violeurs la suivaient dans les allées des magasins lorsqu'elle y faisait ses courses.

Déchirure du réseau, arrachage du rideau 

Le coup de force de Gisèle Pelicot est d'opposer à cette fantasmatique de l'ombre (solitude du réseau, clandestinité des rendez vous, soumission chimique, silence) la lumière de la parole et de la conscience. « moi, je ne savais pas ce qui se passait, vous tous les abuseurs vous le saviez, parlons en publiquement ».
La puissance d'Epstein reposait sur le mensonge et le partage du stupre entre privilégiés. Sa mort et les accusations de Trump, très bien placé pour en connaître les compromissions, livre la boite internet des secrets  au monde entier.
La puissance de Gisèle Pelicot repose sur la vérité d'une seule, qui retourne l'opprobre de la honte. Au lieu de s'abimer dans sa honte, elle choisit de leur coller la honte à eux et écrit à présent, sans rien taire ni cacher, sur le chemin de sa vie. Elle n'est pas une victime, elle est une personne vivante qui se tient debout, sans perdre mémoire, sans perdre parole, sans se laisser réduire au crime, en vivant en confiance. Outre les drames de son enfance dont elle a tiré un devoir de vitalité, cette force provient peut-être du fait que ses refus n'ont pas été brisés comme le viol par terrassement peut le faire et  que ce refus continue de l'habiter.. 
L'argent 
Epstein était presque milliardaire, enrichi par des escroqueries de placements financiers à la Madoff. Cette fortune était mise au service de l'Eldorado sexuel (les Iles vierges, ironiquement) et de la connexion égotiste avec tout ce qui comptait à ses yeux. 
Gisèle Pelicot a connu les saisies, les déménagements, les interdictions bancaires et les commissions de surendettement. L'amour  et la vie de famille lui garantissaient l'essentiel du bonheur. La déchirure du miroir des apparences l'a plongé dans un vertige existentiel aux rives de la disparition à elle-même.
Puis son combat lui a redonné un sentiment de liberté et d'avenir et,  ironiquement, la publication dans 22 pays la possibilité inattendue d'une petite fortune.
L'argent d'Epstein a pu être le ressort de la corruption des corps et des âmes, celui de Gisèle peut participer d'une résurrection.
Des princes, des dirigeants, des politiques apparaissent dans la lumière de la corruption chez Epstein.. Proximité de familles royales anglaises et norvégiennes, dans ce qu'elles peuvent générer de dégénéré..
Autour de Gisèle Pélicot, des anonymes, des « Monsieur tout le monde » d'humble métier, qui vivaient leurs fantasmes à petits frais, se trouvent pris dans les phares du scandale.. 
Récemment Gisèle Pélicot a été reçue par la reine d'Angleterre.

La place publique, l'agora putassière  

Ces deux scandales de l'intime, rendus visibles par la mise à nu du réseau qui les rendait possibles, « ébranlent » le monde entier car le sexe et la domination qui peut s'y exercer, publiquement et intimement, constituent le réacteur nucléaire de la relation entre hommes et femmes aux temps de la démocratie..   Hors registre démocratique, tout cela n'aurait aucun impact et pourrait durer clandestinement ou discrètement. En système démocratique il y a  scandale et cela interroge chaque intimité : on en parle au café, à la télé, sur les réseaux, dans les journaux et au lit.. Et c'est très bien.. 

  • Gisèle Pélicot, Et la joie de vivre, Flammarion, 2026 - un livre émouvant
  • https://www.justice.gov/epstein - trente-mille documents plus ou moins caviardés