Le 9 mai , jour d’Hiroshima sentimental à Milan pour moi, j’ai vu seul sa série des alchimistes, des femmes alchimistes au Palazzo Reale. Mystérieuses et rendues à leur puissance..
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| Marie de Bachimont, 17eme siècle, inquiétante concoctrice de potions |
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| Sabine Stuart de Chevalier, Discours philosophique, 18eme |
Les dernières propositions d’Anselm Kieffer sont monumentales : elles nous regardent. Nous voilà en sujétion devant elles.
Le 11 septembre, date Hiroshima des new-yorkais j’ai vu, de nouveau dévastement seul, sa série des Nymphées dans l'accueillante immense galerie Thaddaeus Ropac de Pantin. Des peintures monumentales qui nous surplombent et nous accueillent telles les autels d’une mystique ancienne à venir.
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| Jardin , noyer des Hespérides |
La matérialité de sa peinture faite de croûtes et de stries violentes, de couches sédimentées, décrit notre monde, la manière dont il nous parvient au travers du temps. Notamment pour les nymphäum, les séjours des nymphes. C’est plutôt témoignage d’horreur et Kieffer n’oublie jamais qu’il a gadouillé enfant dans la boue des cratères de bombes. Et qu'il a appris ensuite comment la barbarie était née dans ce qui se pensait l’une des plus hautes cultures d’Europe. Donc une peinture hantée mais dont le chaos primordial s’organise pourtant souvent en perspectives et compositions.
Ces deux expositions sont puissantes dans leur production (le mec propose une quinzaine de ces toiles en une année. Des équipes d’assistants arrivent chaque petit matin mais Kieffer l'ancien, le soir la nuit revient, retravaille son motif, de toiles en toiles , dans la série. Elles sont peintes comme il écrirait les feuillets d’une révélation sous une dictée divinatoire). Au cœur , la plupart du temps en surplomb, là-haut dans la toile, un visage de femme apparaît. Pas très bien dessiné , pas ressemblant , recollé, mais expressif. Pas un portrait mais une évocation. Un nom , des yeux. Ça nous regarde. Ou parfois ça se laisse regarder alors que le personnage s’adonne à un baiser, une union. Dans notre monde d’ici hanté par les cycles de violence, par le génie de la destruction, par la prolifération qui s’annonce des techniques d’absolue dénaturation, Kieffer ouvre les portes de nouvelles et antiques spiritualités. On y accède par les femmes, alchimistes ou nymphes, nimbées d’or comme Klimt l’avait pressenti aux temps d’avant la catastrophe. La plupart des si beaux modèles ou mécènes bourgeois de Klimt ont fini dans des camps d’extermination et Kieffer (et Kerstin) prennent le relais de ce tissage d’or qui malgré tout maintient sa brillance de recours. J'aimerais me réveiller chaque matin sous une de ces alchimistes (Mary -K ?- de Bachimont) ou devant l'autel des nymphes des Hespérides..
Pourquoi les femmes , alchimistes de savoir ou nymphes de l’entrevoir ?
Parce que dans la spiritualité qui vient, il s’agit de ressentir comment le monde est habité par le temps, par la puissance créative de la vie. Le bruissement des feuilles, le ruissellement d’une pluie d’or, la recomposition des molécules, tout ça nous dit que le monde est d'abord habité par le temps et que certaines cérémonies ou méditations savantes nous y connectent. Dans cette germination de la création qui tient, les hommes sont l’élan vital, le coup de reins qui lance la roue mais corporellement le travail du temps , l’arrêt du cycle lunaire, la lente apparition puis recomposition des organes, toute cette alchimie se déroule (pour encore quelques années ) chez une femme, jusqu’à l’incroyable déchirure de la mise au monde. Et cette initiation confère donc un savoir qui peut se laisser entrevoir dans une forêt perdue, dans un fond de grotte (la Crouzade narbonnaise de ma mythologie personnelle) ou même depuis Central Park.
Kieffer est le passeur démiurge candide de cette religion, de cette antique magie qui se maintient encore dans la tonitruance de l’instant.




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