12 septembre 2026

Prendre la mesure du Temps et de l'Espace, presque la moitié d'un Tour du Monde

 

Paris vous aime » l’amour fait tourner le monde?

    Au pied du Temple du Ciel
Ici retranscrit le dernier post de ma chronique d'été de pérégrination autour du monde. 
 

Voilà, atterrissage Roissy. « Paris vous aime »m’assure le magazine. Je voudrais plus… 

Ma pérégrination se termine ici, en demi-cercle : M. , je ne peux qu’à peine prouver à ton gendre que la Terre est bien ronde. Avec cette moitié de tour se boucle aussi ce journal de bord, débuté sur incitation de la maison de retraite de ma mère Alice qui a abandonné l’usage rationnel du téléphone. Il a largement dépassé cette première destinataire puisque aux quelques uns et unes qui me demandaient des cartes postales, j’envoyais ce lien et le propos en a rapidement dépassé les nouvelles rassurantes qu’un fils envoie à sa mère ravie d’inquiétudes. Je ne sais qui l’a lu et quoi car il n’y a pas de statistiques ou d’identification des lecteurs. C’était donc écrit à la cantonade et c’est assez vite devenu une petite méditation du matin sur les impressions de la veille. Quelques notations sur le monde par le prisme de mes hasards et rencontres, comme des petites leçons que le voyage m’aurait proposé. 
Ma question pendant ce « fast and slow » périple (bouger vite, savourer paisiblement) , était celle de la mesure du temps et de l’espace. Je m’y réponds donc, sous votre regard. 

L’espace. 

L’espace n’est plus orienté vers l’Occident , avec Hollywood en réacteur des désirs et l’Europe en horizon démocratique. C’est passé. Les pétromonarchies depuis longtemps proposaient déjà un système postmoderne alternatif de puissance capitalistique, avec accentuation des cultures de classe. Ça pouvait être un futur. Mais la chute du Mur et la prolifération immédiate de dizaines d’autres ont dissipé l’ancienne polarité Est/Ouest et introduit un vague Nord/Sud, chacun de ces pays ne rêvant pas d’un Nord mais trouvant en lui même son Centre. Pays continents comme l’Inde ou la Chine mais aussi bien inscrits dans leur territoire. Car parfois le mythe s’y superpose à la géographie et c’est heureux et puissant pour ces pays. Donc des centres un peu partout, avec leurs app, leur musique, leur système politique (la plupart de temps sans presse).

 

 Le Temps 

Les pays les plus assurés agrègent leur passé depuis l’immémorial jusqu’aux temps de la modernité coloniale. L’Inde en est exemplaire. Clairement fondée par des Dieux vers qui on peut intercéder dans chaque méandre du Gange ou antique banyan des rues défoncées, elle reconnaît la propulsion par la grandeur de L’empire et son indépendance par Gandhi et Nehru. Du coup , ces pays qui savent d’où ils viennent se livrent résolument, joyeusement à l’avenir.

 Le Kenya, identitairement assuré de ses éléphants et lions, au cœur même de Nairobi, trépide vers un demain de vitalité. 

La Chine, idem, renoue avec son immémorial politique (les Ming, les Quin) et s’avance d’autant plus conquérante vers le demain. Elle n’est plus l’atelier du monde mais son principe d’innovation. Techno-sociétale. Je me souviens des Mao qui parcouraient mes cours de lettres ou d’ethno en soutenant mordicus que là-bas la peine de mort avait disparu (heureusement j’étais sceptique) et que la première des libertés n’était pas un passeport pour voyager, dans le pays ou ailleurs , mais bien de se nourrir grâce un bon emploi. (Ça ça me faisait réfléchir). Et ça fait réfléchir encore beaucoup de chinois. Les foules ne sont pas ici de triste résignation, mais souriantes, animées et de tendresse parmi les couples. Partout des smartphones pour essentiellement se mirer dans la technologie. . Et pourtant absolue société du contrôle. 

Il y a évidemment quelques dissidences : intellectuels, artistes mais celui qui voudrait la manifester est voué au silence. A la moindre velléité, par la reconnaissance faciale, par le contrôle public dans la rue et par la surveillance des réseaux, celui qui voudrait manifester un dissent est immédiatement identifié (et ses parents et progénitures avec lui). Aucun moyen de lancer souterrainement un mouvement de foule (ça nous attend peut être aussi, au détour de la technologie ). Donc tant que le Parti assure le bien être (gratuité des transports, des musées pour les seniors..) et la prospérité, (puissance des app, automobile électrique , IA ) ça continuera. Si la prospérité défaillait, alors peut-être autre chose.. 

Sur le Temps , mon hypothèse déjà ancienne vaut toujours : le temps s’accélère, par la convergence exponentielle (qui ne s ajoute pas mais se multiplie) des Nano, info, bio, génético, surdopées a l’IA. Ce qui doit arriver dans le futur ne se fait plus à une échelle de 10 ans mais de 10 mois. (A l’exception du sur place de la guerre comme en 14 de la Russie en Ukraine). Les plus dynamiques étant les sociétés qui assument tout leur passé, originel, mythique et politique. C’est pourquoi la Chine est le moteur principal de cette dynamique. Lorsque, à ma question il y a 12 ans a l’Insead , sur ce qu’il nous restait puisqu’ils voulaient tout de l’industrie et du commerce, l’ambassadeur chinois m’avait répondu sans sourire «  les fromages et un peu du luxe ». J’avais alors une autre question sur le retour de la puissance et il n’avait pas su me répondre : qu’en était il de l’art ancien et contemporain ? Pour l’art ancien c’est devenu clair , aucune antiquité de l’époque Ming ne peut se vendre aux enchères dans le monde sans qu’un acheteur chinois ne tente de l’acquérir. C’est à dire « retour en Chine natale » Les galeries d’art contemporain existent à présent mais elles ne sont pas encore déterminantes. 

Mais les œuvres d’inspiration ancienne , sculptures , tentures, bas reliefs s’exhibent dans le Métro ou dans les rues. Pour moi , dans ma mythologie personnelle, nourrie de littérature poétique , de tango de l’intime, d’attention aux manières de vivre le temps, il m’a bien plu que l’attention au Tao (dette Monod et Sollers) en ait été le moteur inspirant et que la conclusion ultime de retour se manifeste  à la troisième répétée visite du Temple du Ciel. 

 Deux notations encore : 

1. Dans le Temps actuel de ma constante jeunesse j’ai soudainement été surpris par une inédite atteinte de l’âge. J’y ai compris que le premier véhicule de notre âme et de nos voyages est le corps. Santé, camarades ! 

2. Plus important : si le temps conditionne tout passage et pourtant s’accélère, alors notre attention doit absolument, vitalement, se porter vers les jeunes qui sont notre futur mais qui parfois pourraient être la fin. Transmettre, témoigner de l’expérience du temps, saluer leur interprétation. Salut jeunes gens de tous âges ! 

Heureux atterrissage chez Anselm Kieffer à Pantin

 

Anselm Kieffer, vers l'antique qui vient

 

Le 9 mai , jour d’Hiroshima sentimental à Milan pour moi, j’ai vu seul sa série des alchimistes, des femmes alchimistes au Palazzo Reale. Mystérieuses et rendues à leur puissance..

Marie de Bachimont, 17eme siècle, inquiétante concoctrice de potions  
Sabine Stuart de Chevalier, Discours philosophique, 18eme 

Les dernières propositions d’Anselm Kieffer sont monumentales : elles nous regardent. Nous voilà en sujétion devant elles. 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

  

 

 

 Le 11 septembre, date Hiroshima des new-yorkais j’ai vu, de nouveau dévastement seul, sa série des Nymphées dans l'accueillante immense galerie Thaddaeus Ropac de Pantin. Des peintures monumentales qui nous surplombent et nous accueillent telles les autels d’une mystique ancienne à venir.

Jardin , noyer des Hespérides

 

  

La matérialité de sa peinture faite de croûtes et de stries violentes, de couches sédimentées, décrit notre monde, la manière dont il nous parvient au travers du temps. Notamment pour les nymphäum, les séjours des nymphes. C’est plutôt témoignage d’horreur et Kieffer n’oublie jamais qu’il a gadouillé enfant dans la boue des cratères de bombes. Et qu'il a appris ensuite comment la barbarie était née dans ce qui se pensait l’une des plus hautes cultures d’Europe. Donc une peinture hantée mais dont le chaos primordial s’organise pourtant souvent en perspectives et compositions. 

Ces deux expositions sont puissantes dans leur production (le mec propose une quinzaine de ces toiles en une année. Des équipes d’assistants arrivent chaque petit matin mais Kieffer l'ancien, le soir la nuit revient, retravaille son motif, de toiles en toiles , dans la série. Elles sont peintes comme il écrirait les feuillets d’une révélation sous une dictée divinatoire). Au cœur , la plupart du temps en surplomb, là-haut dans la toile, un visage de femme apparaît. Pas très bien dessiné , pas ressemblant , recollé, mais expressif. Pas un portrait mais une évocation. Un nom , des yeux. Ça nous regarde. Ou parfois ça se laisse regarder alors que le personnage s’adonne à un baiser, une union. Dans notre monde d’ici hanté par les cycles de violence, par le génie de la destruction, par la prolifération qui s’annonce des techniques d’absolue dénaturation, Kieffer ouvre les portes de nouvelles et antiques spiritualités. On y accède par les femmes, alchimistes ou nymphes, nimbées d’or comme Klimt l’avait pressenti aux temps d’avant la catastrophe. La plupart des si beaux modèles ou mécènes bourgeois de Klimt ont fini dans des camps d’extermination et Kieffer (et Kerstin) prennent le relais de ce tissage d’or qui malgré tout maintient sa brillance de recours. J'aimerais me réveiller chaque matin sous une de ces alchimistes (Mary -K ?- de Bachimont)  ou devant l'autel des nymphes des Hespérides.. 

Pourquoi les femmes , alchimistes de savoir ou nymphes de l’entrevoir ? 

Parce que dans la spiritualité qui vient, il s’agit de ressentir comment le monde est habité par le temps, par la puissance créative de la vie. Le bruissement des feuilles, le ruissellement d’une pluie d’or, la recomposition des molécules, tout ça nous dit que le monde est d'abord habité par le temps et que certaines cérémonies ou méditations savantes nous y connectent. Dans cette germination de la création qui tient, les hommes sont l’élan vital, le coup de reins qui lance la roue mais corporellement le travail du temps , l’arrêt du cycle lunaire, la lente apparition puis recomposition des organes, toute cette alchimie se déroule (pour encore quelques années ) chez une femme, jusqu’à l’incroyable déchirure de la mise au monde. Et cette initiation confère donc un savoir qui peut se laisser entrevoir dans une forêt perdue, dans un fond de grotte (la Crouzade narbonnaise de ma mythologie personnelle) ou même depuis Central Park.

Kieffer est le passeur démiurge candide de cette religion, de cette antique magie qui se maintient encore dans la tonitruance de l’instant.

Nymphäum, Galerie Thaddaeus Ropac, avenue Général Leclercq, Pantin, (métro Eglise de Pantin) jusqu'au 25 Octobre