Puissance du néo-fascisme américain
On a pu croire que la dérive américaine était le fait d’un vulgaire fou, stade buzz terminal d’une obscène hyper-réalité. Mais l’ouvrage d’Arnaud Miranda nous avait déjà éclairé la dessus, à la manière de Giuliano de Empoli sur le système poutinien : sous-jacent au Trump 2 une puissante vision philosophique et performative organise la destinée du monde. Pour le dire rapidement, elle se résume explicitement et positivement à « Democracy is done » : la démocratie c’est fini, c’est ringard, c’est pourri et là où elle tient encore nous allons la balayer.
Les Lumières de la Révolution française et américaine ont dessiné deux siècles d’histoire , avec même la culmination de la victoire sur le nazisme comme tentative de ré-ancrage dans une mythologie suprématiste. Mais une conjonction hasardeuse de cyber punks, de philosophes paradoxaux , unis dans leur brillante détestation de la mollesse de la bien bien-pensance ont fomenté et documenté une alternative à la démocratie.. Ayant comme nous lu Baudrillard et Deleuze.
Baudrillard s’en tenait délicieusement à sa théorie des « stratégies fatales » : s’opposer , être dans le « contre », c’est encore nourrir le système ; celui-ci s’effondrera de lui même , toutes perfections réalisées, le virus étant la figure merveilleuse de l’anéantissement des systèmes accomplis. A la différence de Baudrillard , ces penseurs ne veulent pas assister ou commenter sur le mode de Néron contemplant l’incendie de Rome : ils accélèrent la chute et anticipent l'étape suivante, en cours de réalisation.
Et leur allègre détestation rencontre l’accélération des temps produite par la convergence des techno-sciences et de l’IA. Et elle est soutenue par les opérateurs démiurgiques qui façonnent notre monde. Une sorte de rencontre improbable, de fusion nucléaire, comme si en France, entre notre chère Preciado ou Tristan Garcia et Houellebecq, les réseaux d’influence Bolloré, l’argent de Bernard Arnault et les systèmes industriels de Total et Dassault s'épousaient. Mais multipliés par 1000 car nous sommes aux États Unis.
Lumières vertes perdues dans l'immensité de la propagande
Alors bien sûr quelques fonctionnaires progressistes ou alter utopistes peuvent investiguer et nous donner à voir quelques lumières vertes qui seraient alternatives à ces Lumières sombres mais c’est peanut's : « Drill, baby, drill ! » est le mot d’ordre , l’IA vire les humains de leurs emplois de codeurs, de banquiers, de traducteurs, de consultants et de psys et s’apprête à engloutir des ressources d’énergie nucléaire tandis que l’armée américaine, héritage de la Nation, est dirigée par des énergumènes de l’instantanéité, biberonnés aux jeux vidéo. « Kill them all » est leur credo. Rien à voir avec le temps long des mollahs obscurantistes ou celui des confucianistes joueurs de go.
Le rêve martien, nouvelle Australie
Le pouvoir , l’argent, les idées, le buzz, les ressources tout s'aligne au service de ce nouveau paradigme éclairé par le sombre et dont même les opposants démocrates , dans leur déréliction, tirent profit. Elon Musk, pivot de ce système, a auto célébré sa démente introduction en bourse en se félicitant d’avoir su « vendre du rêve » à l’Amérique (25% des parts réservés aux petits porteurs qui se sont rués sur l’offre).
Son rêve de coloniser Mars est le plus fameux délire d’une époque analphabète : ce ne sont pas les Moghuls du techno-fascisme qui iront sur Mars, la Terre promise restera définitivement la Californie. Ce sont comme pour l’Australie , les types virés par L’IA, des migrants dépossédés, des bagnards , des russes de Wagner qui partiront pour le fun ou pour assurer, en échange de 10 ans de service martien, une belle vie à leur famille restée au village. De ces dépossédés de leur être Dostoïevskiens, on en trouvera des millions en 3 jours. Voilà la dynamique, portée par la majorité votante de la démocratie américaine.
Le temps des Navajos, des Sioux et des Hopis
Donc les lumières vertes comme alternative sont une aimable plaisanterie. Ça finira en allant vers le pire. Les États Unis ont vécu la réalisation de l’Utopie, les États Désunis connaîtront une ruine messianique à la hauteur de leur délire actuel. A ce moment là il restera toujours heureusement quelques Sioux et Navajos pour garantir la continuité d’un monde lié à la Terre et au Temps ainsi que quelques rêveurs de communautés harmonieuses.
Et puis ça recommencera. Pareillement et différemment.