25 mars 2021

La tribu des poètes

 

 

 Tout le monde a en tête les images,  l’apparition d’Amanda Gorman, cette jeune poète américaine lors de l’investiture de Joe Biden. Son flow, sa grâce lorsqu’elle déclamait son texte , The Hill we climb.
Le retentissement de cette prise de parole a été tel que  31 éditeurs se  sont proposés de traduire son poème, publié chez Penguin Book. Tout cela serait très business as  usual si la question de la traduction n’avait suscité une controverse bien significative des errements du progressisme radical. 


 

L’éditeur hollandais a d’bord pressenti  une personne  poète et bilingue et « non-binaire », c’est-à-dire inscrite dans une certaine « radicalité progressiste ».  Ce choix a dès le lendemain déclenché une  campagne de protestation au nom de l’impossibilité de traduire une personne « racisée »  sans en avoir personnellement éprouvé le parcours. Car  Marieke Lucas Rijneveld  est blanc(he).

Précisons ici qu’Amanda est noire. Précisons également qu’elle est avocate. Précisons encore qu’elle est diplômée d’Harvard. Précisons  encore qu’elle a fait du mannequinat.  
Le lendemain la traductrice pressentie a renoncé à cette mission et a accompagné cela de la seule réponse possible : un poème (un peu long) . Un « progressisme » (respecter  une intégrité raciale) en a chassé un autre (affirmer une assignation  non genrée)

Quelques jours plus tard,  en Espagne  catalane , le traducteur catalan  retenu-contrat signé , Victor Obiols, s’est vu  signifier (par l’ éditeur ou l’agent américain ») qu’il n’avait pas  «le profil » (probablement trop  blanc hétérosexuel   quinquagénaire). Aurait-il le droit encore de traduire Homère ou Shakespeare s'est-il insurgé.
On touche là aux limites de l’intersectionnalité  où finalement le progressisme  catalan qu’on peut supposer vaguement indépendantiste  et la créature non binaire se trouvent confrontés au supposé progressisme de cette jeune poète ou de sa maison d’édition. Personne ne pouvant  la traduire qui n’aurait un parcours identique au sien, elle est de fait la seule à pouvoir se traduire en 31 langues.

La poésie comme nation 

Au-delà du rire, ce qui attriste et interroge c’est que la poésie authentique est une nation et que  les poètes en sont la tribu.

Quand  le jeune voyou Rimbaud se présente rue de Rome dans le salon de Mallarmé, paisible professeur d’anglais, Mallarmé immédiatement le repère , le respecte et le commente d’un : « c’est un passant considérable ».

 Le Baudelaire des Fleurs du mal est salué par Victor Hugo pair de France ,  le Genet voyou voleur est défendu au tribunal par Cocteau poète mondain au nom de la très haute littérature et  aucun des deux ne s’embarrasse de leur différence de « classe ». Devant la société ils sont de la même tribu. Pas celle de l’orientation sexuelle mais celle des poètes.
Lorsque John Giorno,  glorieux jeune pédé  de Warhol est accueilli par Bernard Heidsieck lors de ses séjour parisiens,  le  grand poète sonore est issu d’une famille de banquiers tandis que Giorno est plutôt désargenté.

Valéry et Rilke se traduiront mutuellement, par-delà leurs différences de culture de richesse et de orientation sexuelle et intimité de leur amitié et de leur compagnonnage poétique.
La traduction est toujours malentendu, doit-on être cow-boy pour traduire Mac Carthy ou jouer au golf  puisqu’il y passe son temps. Toute  traduction est circonstancielle, une traduction est une tentative. L’assigner à une sociologie de l’auteur (une traductrice noire peut-elle traduire Victor Hugo ?)  c’est n’y rien comprendre et être plus proche de Harvard que de Baudelaire.

Cerise sur le ghetto : en langue française, ce poème sera publié chez Fayard, traduit par Marie-Pierre Kakoma, plus connu par son nom de scène :  Lous and the Yakusa. Grande poète, rappeuse, parfaitement bilingue et parfaitement noire congo mais ça, on s’en fout.

Amanda , reviens dans la tribu des poètes !

2 septembre 2020

Fatale valeur de Saul Fletcher

Un petit message pour François. Le pape de l’art. Fondation Pinault.

 

Valeurs modernes

Il se tient actuellement à Venise , pointe de la Dogana une exposition  « Untitled 2020 ». Accrochage éparpillé, sans cartels car on est « moderne » et sans titre puisque l’époque est confuse. Confuse mais sur-moderne et débordante de valeurs bien sûr. Moderne, entre jeunes : Giacometti ? ah surtout pas s’exclame-t-on dans le catalogue... Et avec des valeurs : le sexe, la mort, l’engagement, le cri, etc, qui constituent le chapitrage de l’exposition. Mais soyons sérieux : la valeur première est spéculative et ça marche : Pinault est un roi et exposer dans ses réseaux, c’est immédiatement plus-valuable.

Seulement voilà il arrive que le réel vivant dérègle le système. Saul Fletcher, l’un des artistes de l’exposition,  a commis l’irréparable : il a assassiné sa compagne Rebecca Blum, curatrice de renom,  puis s’est suicidé. Pas raté comme la plupart des pervers mais  vraiment mort, de tristesse, de honte et de désespoir. Cela relèverait de l’intime si l’époque n’était si attentive aux figures du Mal.

Presque immédiatement la mention suivante est apparue sur le site internet de l’exposition : « L’artiste Saul Fletcher ayant assassiné Rebecca Blum en juillet 2020, et en solidarité avec les femmes victimes de violence, Palazzo Grassi Punta de la Dogana a décidé de retirer son œuvre de  l’exposition ».

 On l’a donc coopté, retenu, exposé, montré à la Biennale avec son copain Brad Pitt (formidable dans le dernier Tarantino en cascadeur craquant, vaguement suspecté d’avoir accidentellement tué sa femme), puis donc sujet à discussion (Qui signe ? Quels artistes ? Quel patron ?) sur le thème des valeurs et finalement éjecté de la représentation.

C’est là que cela m’intéresse : l’éjection publique sur la place virtuelle.

 

 

L’éxécution, combien ça coûte ?

Immédiatement j’ai filé à l’expo, grâce au ticket conjugué avec la magnifique exposition Cartier-Bresson au Palazzo Grassi (5 commissaires avec 5 scénographies-sélections différentes à partir du même fonds commun de 381 photos – passionnant, à tirer des larmes parfois et avec le commentaire éclairant élégant de Wim Wenders).

Qu’y voyons-nous de cette éjection ? Dans quel, chapitre était-il retenu ?

Sur les lieux de l’art Untitled, pas de mur avec une marque blanche signalant en grand  cartel l’indignité de l’artiste.

En librairie, pas de retirage du catalogue ni même d’addendum inséré qui préciserait la page à abstraire.. La voici reproduite, telle que consultée sur place. 


 

Juste du virtuel qui ne coute rien et laisse continuer le spectacle.

La vraie question qui reste : que faire de l’œuvre réelle ? Ce tableau, qui s’intitule justement «Don’t let the darkness eat you up » que je traduirais par «  Ne laissons pas les ténèbres t’avaler »  , qui donc a un titre dans l’expo Untitled II et qui annonce son combat, ce tableau où est-il ?

Car le geste fatal par lequel Saul Fletcher a assassiné sa compagne Rebecca Blum , curatrice d’art et figure accomplie, bienveillante du Berlin artistique , va évidemment donner de la valeur (money) à cette œuvre ultime et programmatique.

L’authentique posture éthique ici, c’est d’annoncer que cette œuvre sera cédée à qui s’en porte acquéreur et que la plus-value sera versée à une association de protection des femmes maltraitées. Ou qu’elle soit brulée sur le quai-bûcher de la Dogana et parte en pure perte fumée ?  A suivre….

2 février 2018

Au moins une entreprise se réjouit de la pluie parisienne

Au  moins une entreprise se réjouit de la pluie parisienne : Vélib' car les intempéries dissuadent ses clients de rouler en vélo. Et s'ils avaient l'idée aventureuse de braver le vent et la pluie, encore faudrait-il qu'ils trouvent un vélo ou qu'ils puissent le déposer.
C'est que le passage d'un opérateur à un autre, en dépit des messages sur site virtuel et des annonces sur stations devient un cas d'école de bascule systémique.
Le système Decaux, en dépit de lourdeurs des engins, d'une faible sensibilité à l'écologie et d'une navigation carte bleue fastidieuse était parvenu à un bon fonctionnement : nombreuses stations, disponibilité des vélos et emplacements, maintenance assez effective.
Les conditions d'attribution du marché avaient été à l'époque assez "sportives", Decaux tenant vitalement au réseau d'affichage, même si sa sensibilité à la mobilité urbaine douce n'était pas une valeur chevillée dans l'ADN du groupe à l'époque.
Dans l'appel d'offre qui a été cette fois remporté par la société montpelliéraine "Smoovengo", l'engagement écologique et la com' sont cette fois

20 décembre 2017

Le théâtre nucléaire

« Le grand trou, une tragédie antique du futur » par Le Théâtre de la Démesure ou « Quel théâtre laisserons-nous à nos enfants ? » *
Ah dirons-nous assez l'avance des artistes sur la pensée ?
Schnitzler sur Freud ?
Heiner Müller sur Gorbatchev ?
Gheorgiu sur l'Europe ?
Lucrèce sur Oppenheimer ?

Le temps du radioactif 

Le nucléaire traite formidablement de l'atome mais la durée de ce traitement excède ce que nous savons de la longue durée des communautés humaines.
Si Lascaux 1 était un dépôt de déchets nucléaires, saurions-nous le lire encore alors que nous avons perdu la lecture des signes, de l'ithyphallique du puits aux petits chevaux ventrus galopant sur les bombés ?
Je n'ai vraiment « personnellement rien » contre le nucléaire et j'apprécie que les autoroutes soient éclairés la nuit et que Noël s'illumine et par ici il n'y a pas de tsunami  mais je m'interroge juste sur l'enfouissement de ces déchets.
Leur demi-vie, période correspondant à une diminution de leur radioactivité de moitié, est ainsi celle qui nous sépare du Lascaux originel pour le Plutonium 239.
C'est ici que le Théâtre de la Démesure s'avance en proposant une investigation des dispositifs de mémoire.

Traverser le temps : par quelle langue, quels mythes, quel théâtre ?


De quelle mémoire ce théâtre est-il notre présent ?
Pas très compliqué : la langue évolue et bouge (essayez de lire Montaigne dans le texte), Aristote c'est du grec ancien perdu pour la plupart d’entre nous et Daech s'est établi là ou était née notre brillante civilisation de l'écriture. Quant aux hiéroglyphes, leur signification, leur langage se sont totalement perdus à partir du Moyen-Age, ruines illisibles et insensées durant plus de 10 siècles, jusqu’à ce que Champollion collapse sur la pierre de Rosette.
Le maintien d'une mémoire du Risque est donc un

12 juin 2017

La mixité dans le leadership : vecteur de performance et d’accomplissement pour les jeunes générations ?

La grande question stratégique (RH et prospective) aujourd'hui est celle du "nous " : qu'est-ce qui nous tient et nous anime en tant que communauté de projets ? L'enjeu est celui d'une intelligence collective qui repose sur la collaboration entre des individus irréductiblement, vertigineusement, différents. Parmi ces différences, l'une essentielle tient aux polarités hommes / femmes.

Notre contribution en tant que consultants, coachs, consiste donc à poser des repères de différenciation dans des situations telles que celle du risque, de la représentation ou de la valeur ( donc la rémunération par exemple ). Nous n'en sommes plus à la déploration des rapports de force même si des situations d'humiliation ou de discrimination subsistent mais plutôt à la manière dont le management et les stratégies RH peuvent s'appuyer sur ces moments de différence pour élaborer de la performance collective.

C'est le sujet de ma contribution (écrite à quatre mains avec Axelle Lofficial) à l'ouvrage publié par les Éditions Management et Société  "Réinventer le leadership".
Cette contribution "experte" questionne  "la mixité dans le leadership comme vecteur de performance et d’accomplissement pour les jeunes générations ». En voici un extrait :
 « Le leadership contemporain : une voie, pas un savoir"
 A la manière d'un art martial, l’exercice du leadership est constamment et humblement renouvelé. Lucidité sur soi, intuition de l'autre, vision stratégique, soutenir la communauté de projet sont les leviers de cette légitimité. Cela suppose une vigilance sur soi, le questionnement collaboratif, l'écoute de celui qui n'a pas tous les pouvoirs (subordonnés, autres cultures, clients, fournisseurs, etc.) et la loyauté confrontante envers les partenaires de pouvoir (présidence, hiérarchie, concurrents, etc..). Le leadership n'est pas une affaire individuelle mais un registre éthique et performant de la communauté en actes. Dans le moment historique qui est le nôtre, cet horizon de la communauté de projet se fait sous contrainte sociale : suspicion d’intellectualisme, incertitude des prospectives, feuilletage des cultures, introduction des non-humains dans l’espace de décision (intelligence artificielle, robotisation, agents virtuels de communication) ou encore prise en compte de l’empreinte environnementale mais il n’y a pas d’autre chemin pour garantir nos avantages concurrentiels et il incombe au leader d’interpréter le complexe. L'espace de progression se gagne sur le terrain de la communication managériale et dans des séminaires dans lesquels la parole circule et les représentations s'interrogent. Alors le leadership, dans le moment historique qui est le notre devient ce qu'il doit être : un art ».

En lire plus :  Réinventer le leadership - Ed. EMS - 34 €